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Full text of "Héritage et mariage, comédie en trois actes et en prose"

I 



I 



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M§^1*^ 



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RÉPERTOIRKj >| 



SCÈNE FRANÇAISE. 



XL™ LIVRAISON. 



i 




A BRUXELLES, 

-*- AU BUREAU DU REPERTOIRE, 

flM CHEZ J. WoDON, RUE DES PIERRES, N" ll3;, 

ET CHEZ IL ODE, EDITEUR. 



HÉRITAGE 

ET MARIAGE, 

COMEDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE , 

PAR 

MM. PICARD ET MAZÈRES; 

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIERE FOIS A PARIS , SUR LE 
THÉÂTRE ROYAL DE L'oDÉON, LE 2g MAI 1826. 




A BRUXELLES, 

AU BUREAU DU REPERTOIRE, 

QUI J. WOn ON, RUE DES PIERRES, N° 1 13^ , 

ET CHEZ II. ODE, EDITEUR. 
1827. 

Archives de la Ville de E? 
Archief van de Stad Brussel 



099999999999999999999999999999999990 

PERSONNAGES. ACTEURS 



PARIS. 

MM. 
DAUBONNE, riche savant. Colson. 

DUBOURG , son ami, employé 

en retraite. Duparray. 

EUGÈNE BEAUMONT, jeune 

artiste. Félix Huart. 

BL A VEAU, neveu deDaubonne. Provost. 
'ANDRÉ , vieux domestique de 

Daubonne. Signol. 

MADAME FRÉMIN, voisine de 

Daubonne. Millen. 

PAULINE, fille de madame Fré- 

min. An aïs. 

MADAME BLAVEAU. Delattre. 



BRUXELLES 

MM. 



M m « 



La scène se passe à Paris, dans un hôtel du quartier 
de l'Observatoire, chez monsieur Daubonne. 



IMPRIMERIE DE J. WODON , RUE DES PIERRES, H" tl^. 



VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVtVViVVVVVVVVVVVVAA/UaVVVVVVVX^VVVVVVVV 

ACTE PREMIER. 



( Le théâtre représente un riche salon moderne , orné 
fort élégamment. Les trois portes du fond sont ou- 
vertes, et laissent voir un jardin). 

SCÈNE PREMIÈRE. 

ANDRÉ , UN BIJOUTIER , UNE MARCHANDE DE 
MODES , DIVERS FOURNISSEURS. 

(Au lever du rideau, des étoffes ', des cachemires, des 
dentelles , sont étalés sur les fauteuils et les ottoma- 
nes : une belle corbeille de mariage sur une table 
ronde; à coté , un riche écrin tout ouvert. Les fournis- 
seurs s'occupent a arranger et à étaler leurs fournitu- 
res. André est au milieu. ) 

ANDRÉ , se frottant les mains. 
Je suis d'une joie! je suis d'une joie!.. Yoilà donc 
Monsieur qui se marie , enfin ! à cinquante-neuf ans!. . 
ce n'est pas trop tard • s'il avait atteint les soixante ! 
ah! ( aux fournisseurs : ) Je suis très-content ! appor- 
tez-moi vos mémoires ; ce soir même , tout sera payé 
sans examen, sans rabais. Nous autres savans du 
quartier du Luxembourg, quand nous nous en mê- 
lons , nous ne marchandons pas plus qu'un banquier 
qui paie comptant , ou qu'un grand seigneur qui 
prend à crédit. Attendez; portez tout cela dans la 
bibliothèque. Prenez garde, prenez garde...; beau- 



4 HÉRITAGE ET MARIAGE , 

coup de précautions ; ne brisez rien , ne chiffonnez 
rien. ( les fournisseurs portent la corbeille , l'écrin et 
les étoffes dans la bibliothèque , et sortent en saluart 
André. ) Là! voilà ce que c'est. Bien le bon jour 5 à 
tantôt. Dieu merci! je n'aurai plus la crainte de voir 
s'établir ici une gouvernante-maîtresse : ce sera une 
femme, une jeune femme, une femme légitime, qui 
commandera, qui mènera monsieur et se laissera 
mener par moi... ( écoutant. ) Eh bien ! qu'est-ce que 
c'est?... une voiture qui s'arrête à la porte... Qui 
diable peut nous venir si matin ? c'est tout au plus s'il 
est sept heures. 

BLAVEAU , dans la coulisse. 
C'est bon , c'est bon , Lapierre 5 je connais le che- 
min , et je vais parler à André. 

ANDRÉ. 

Je ne me trompe pas... c'est monsieur Blaveau, le 
neveu de Monsieur, avec sa femme... Comment! ils 
viendraient de Bayonne à Paris pour le mariage de 
Monsieur!... c'est beau de leur part... des héritiers! 

SCENE IL 
ANDRÉ, BLAYEAU , MADAME BLAVEAU. 

BLAVEAU. 

Eh bonjour, mon cher André! comment se porte 
mon oncle ? il n'est pas levé ? 

ANDRÉ. 

Il ne tardera pas. Depuis qu'il est amoureux, Mon- 
sieur est matinal. 

BLAVEAU. 

Je conçois... Et le mariage, où en est-il? 

ANDRÉ. 

Il n'est pas encore fait. 



ACTE I, SCENE II, ti 

BLAVEAU 

Il n'est point fait ? 

ANDRÉ. 

C'est pour demain. 

MADAME BLAVEAU. 

Eh bien! voyez, M. Blaveau : si nous avions pris 
la diligence au lieu de la malle-poste , nous arrivions 
trop tard. 

BLAVEAU. 

C'eût été un grand malheur pour nous. 

MADAME BLAVEAU. 

C'est demain ? 

ANDRÉ. 

Oui, Madame. Les billets de part sont en route • 
tout est prêt : les bijoux, les cadeaux, la corbeille!.. 
Aujourd'hui , avant le diner , la signature du contrat j 
et puisque vous voilà, vous signerez aussi ? 

BLAVEAU. 

Certainement ! ce cher oncle ! Nous aurions pour- 
tant sujet de lui en vouloir. 

ANDRÉ . 

Et pourquoi donc , Monsieur ? 

BLAVEAU. 

Comment ! il se marie , et il se contente de nous en 
prévenir par un petit mot de lettre ! 

MADAME BLAVEAU. 

Et il ne nous engage pas à venir assister à son 
bonheur. 

ANDRÉ. 

Ecoutez donc : on dit que Bayonne n'est pas près 
d'ici... Monsieur aura craint de vous déranger. 

MADAME BLAVEAU. 

Nous déranger, quand il s'agit d'une cérémonie 
solennelle ! 



6 HERITAGE ET MARIAGE , 

blavf.au. 
Si importante pour un homme respectable ! un oncle 
à qui nous avons déjà tant d'obligations. 

ANDBÉ. 

C'est vrai ! vous lui devez beaucoup. 

BLAVEAU. 

Si je lui dois ! je lui dois la tendresse la plus vive. . . 
et mon cautionnement y c'est lui qui a eu la bonté de 
le faire : je ne lui en ai pas encore payé les intérêts, 
mais je ne l'oublie pas. 

MADAME BLAVEAU. 

Nous nous sommes permis de regarder sa lettre 
comme une invitation, et nous sommes partis. 

BLAVEAU. 

Tout de suite, sans congé. 

ANDRÉ. 

Sans congé? un fonctionnaire public! un entrepo- 
seur des tabacs ! Vous ne craignez pas?... 

BLAVEAU. 

Est-ce qu'on le saura ? d'ailleurs l'entrepôt ira sans 

nous. 

MADAME BLAVEAU. 

Et il ira bien. Grâce à Dieu , Bayonne est une bonne 
ville ! ces vieux commerçans , ils prennent tous du 
tabac matin et soir. 

BLAVEA.U. 

Et puis la garnison est excellente : généraux , offi- 
ciers, soldats , ils fument tous... 5 et la marine ! quelle 
consommation î Je ne crains rien 5 je peux faire mar- 
cher de front mes devoirs de neveu et ceux d'entrepo- 
seur. 

MADAME BLAVEAU. 

Dites-nous , mon cher André j sommes-nous indis- 
crets de descendre rlnsi chez mon oncle ? 



ACTE I , SCENE II. 7 

ANDRÉ. 

Mais non ! je ne crois pas : malgré les embarras de 
la noce, nous avons de quoi vous loger 5 la maison est 
grande . 

BLAVEAU. 
Oh! je le sais : (en soupirant, et regardant le salon 
et le jardin) c'est un beau bien! Allons! allons, nous 
désobligerions mon oncle en nous logeant dans un 
hôtel garni. 

(Il ôte sa redingote et sa casquette, madame Blaveau 
dte son schall et son chapeau; et tous deux rajustent 
leur toilette.) 

ANDRÉ. 

Les voilà chez eux. 

BLAVEAU. 

Vous ferez porter nos effets dans notre appartement. 

MADAME BLAVEAU. 

Je ne quitterai ma robe de voyage qu'après le dé- 
jeûner. 

BLAVEAU. 

Oui ; nous sommes si impatiens de faire nos corn- 
plimens à notre oncle ! 

MADAME BLAVEAU. 

Nos complimens bien sincères. 

ANDRÉ. 

Vous allez mêler votre joie à la nôtre. 

MADAME BLAVEAU. 

Oui, notre joie... Ce cher André, il parait tout en- 
chanté. 

ANDRÉ. 

C'est le mot , Madame , enchanté. 

BLAVEAU. 

Tu fais exception à la règle : ordinairement les vieux 



8 HERITAGE ET MARIAGE, 

valets ne voient pas sans chagrin leurs vieux maîtres 
se marier. 

MADAME BLAVEAU. 

Cela vous fait honneur, André. 

ANDRÉ. 

Pas plus qu'à vous, Monsieur et Madame : vous 
faites aussi exception à la règle . . . , car enfin . . . ordi- 
nairement... les neveux... : c'est à vous que la for- 
tune devait revenir. 

BLAVEAU. 

Ai-je jamais pensé que je dusse hériter? Que m'im- 
porte la fortune ! Je chéris mon oncle parce qu'il est 
mon oncle... 5 mais il est riche..., ce n'est pas une 
raison pour que je ne l'aime pas. 

MADAME BLAVEAU. 

Au contraire. 

BLAVEAU, bas. 
Taisez-vous donc , madame Blaveau. 

, MADAME BLAVEAU. 

Ah ça! mon cher André, racontez-nous tous 1rs 
détails du mariage : c'est donc la petite Frémin qu'il 
épouse ? 

ANDRÉ. 

Oui, mademoiselle Pauline Frémin. 

BLAVEAU. 

Elle est bien jeune? 

ANDRÉ. 

Dix-huit ans. 

MADAME BLAVEAU. 

Et monsieur Daubonne , soixante ? 

ANDRÉ. 

Pas encore. 

MADAME BLAVEAU. 

Elle n'a rien. 



ACTE I , SCENE IL 9 

BLAVEÀU. 

Absolument rien. 

ANDRÉ. 

Monsieur est si riche! 

BLAVEAU. 

Je le crois bien! un vieux chimiste..., un physi- 
ien ! ... Outre ses livres et ses expériences , qui lui ont 
int rapporté, il a des places purement honorifiques 
ui lui valent beaucoup d'argent... Ajoutez à cela un 
sau patrimoime... Madame Frémin le sait tout aussi 
iën que nous. 

ANDRÉ. 

Que voulez-vous ? Madame Frémin est notre plus 
ncienne locataire ; Monsieur votre oncle a vu naître 
mademoiselle Pauline..., toute jeune elle venait jouer 
ans notre beau jardin... ; il en est résulté une liaison 
e bon voisinage .. . Monsieur accablait cette enfant 
e soins et d'attentions... : il lui faisait voir nos opti- 
ues , nos microscopes • il la menait au petit spectacle 
u Luxembourg... 

BLAVEAU. 

Quand la petite a grandi , mon oncle n'a pas cessé 
'être prévenant et assidu. 

ANDRÉ. 

Alors , il la menait à FOdéon. 

MADAME BLAVEAU. 

Pour s'égayer avec elle à la tragédie. 

ANDRÉ. 

Enfin la petite Pauline est devenue une demoiselle. 

BLAVEAU. 

Et madame Frémin , qui épiait l'occasion de marier 
fille à un homme riche. . . ; il n'y a pas de mal ! . . . 

MADAME BLAVEAU. 

C'est d'une bonne mère. 



io HERITAGE ET MARIAGE , 

ANDRE. 

La jeune Demoiselle est si aimable, si modeste, si 
naïve, si gaie... Monsieur en raffolait... ; elle a tou- 
jours aimé Monsieur comme un père. 

BLAVEAU. 

Comme un père ! 

MADAME BLAVEAU . 

C'est touchant. 

ANDRÉ. 

Bref! il y a un mois... , un soir, en venant de voir 
jouer le Vieux Célibataire , Monsieur s'est tout-à-coup 
décidé à la prendre pour femme. 

BLAVEAU. 

Je reconnais bien là mon oncle... : il est d'une ar- 
deur, d'une vivacité dans tout ce qu'il veut...; un 
grand enfant... , un vrai savant, ignorant en affaires. 

MADAME BLAVEAU. 

Ce n'est pas nous qui le blâmerons. 

BLAVEAU. 

INous ne ferons pas comme cette famille qui a formé 
devant notre tribunal une demande en interdiction 
contre un vieillard... 

MADAME BLAVEAU. 

Uniquement parce qu'il songeait à épouser une pau- 
vre petite jeune fille... 

BLAVEAU. 

C'est une infamie... , une horreur! et si j'avais été 
juge... 

ANDRÉ. 

Oh ! ici on ne serait pas bien venu à demander l'in- 
terdiction : Monsieur a toute sa tête , il sait ce qu'il 
fait..., vous allez en juger, car je l'entends... On 
l'aura sans doute prévenu de votre arrivée. 

Archives de la Ville de Bruxeiîes 
Archi€ 



ACTE I, SCENE III. n 

BLAVEAU, bas à sa femme. 
Mesurez donc vos expressions , madame Blaveau : 
vous aurez le schall de Cachemire que je vous ai pro- 
mis, si nous réussissons 5 mais point d'inconséquence. 

MADAME BLAVEAU. 

Eli! comment d'ici à demain...? 

BLAVEAU. 

On peut profiter d'un incident. 

MADAME BLAVEAU. 

Ou en faire naître. 

BLAVEAU. 

Silence ! 

ANDRÉ. 

Voilà Monsieur qui vient vous recevoir en robe de 
chambre. 

BLAVEAU. 

Le costume ne le rajeunit pas. 

MADAME BLAVEAU. 

La jolie figure de marié ! 

SCÈNE III. 

Les mêmes , DAUBONNE. 

DAUBONNE. 

Toi à Paris , mon cher neveu î vous aussi, ma chère 
nièce ! Vous êtes bien aimables d'avoir tout quitté pour 
venir à mon mariage. 

BLAVEAU. 

Mon oncle!... 

MADAME BLAVEAU. 

Mon cher oncle ! 

BLAVEAU. 

Je ne saurais parler, je suis si ému!... 

MADAME BLAVEAU. 

J'éprouve une satisfaction!... 



12 HERITAGE ET MARIAGE, 

D AU BON NE. 

Et moi donc!... vous me voyez ravi, transporté... , 
et amoureux comme un jeune homme... , bah! bien 
plus..., bien mieux qu'un jeune homme! car c'est à 
notre âge que les sentimens sont vraiment profonds et 
jettent des racines. La nouvelle a bien dû un peu vous 
étonner ? 

BLAVEAU. 

Un peu. 

DAUBONNE. 

J'ai eu long-tems la manie du célibat, comme tant 
d'autres • mais aussi comme beaucoup de célibataires , 
sans en rien dire à personne, je souffrais quand je 
rentrais seul chez moi... , parce qu'une femme... , on 
a beau dire!... Jugez de ma félicité, lorsqu'il m'aété 
démontré que l'aimable et chère Pauline éprouvait 
pour moi un certain penchant. . . , car cela vous paraîtra 
singulier, mais réellement je suis aimé. 

MADAME BLAVEAU. 

Ce n'est pas étonnant... , les jeunes personnes bien 
élevées préfèrent toujours les hommes sages , sensés , 
raisonnables... 

BLAVEAU. 

Et riches. 

DAUBONNE. 

Riches? est-ce que vous croyez qu'elle y pense? 
Sa mère, à la bonne heure,.. , et encore, fort peu. 
Pauline ne songe qu'à son amour; cet amour a fait 
naître le mien... Et comment ne l'aimerais-je pas? 
•elle est si attentive, si complaisante pour moi! 

MADAME BLAVEAU. 

Ainsi , mon cher oncle , vous croyez à l'affection de 
mademoiselle Frémin ? 



ACTE I, SCENE III. i3 

DAUB0N1SE. 

Si j'y crois? j'en suis sûr. 

MADAME BLAVEAU , à part. 
Ils sont tous de même. 

DAUBONNE. 

Mon cher neveu, je suis doublement content de te 
voir, car j'ai besoin de toi : il me faut deux témoins • 
le premier, c'est mon vieil ami Dubourg. 

BLAVEAU. 

Ah, oui! le sous-chef de bureau... , le vieux mau- 
vais sujet. 

DAUBON1NE. 

Il n'est plus sous-chef, ni mauvais sujet* il est à la 
retraite* mais* toujours gai, comme tu l'as connu..., 
toujours fin observateur. 

BLAVEAU, 

Oui j c'est un de ces gens qui sont si fins qu'on les 
mène comme on veut. 

MADAME BLAVEAU. 

Et le second témoin? 

DAUBONNE. 

Je comptais sur Dubuisson , mon confrère à la fa- 
culté des sciences j mais il est pris de son catarrhe. 

BLAVEAU. 

Pauvre homme! (à part:) à leur âge... 

DAUBONNE. 

Tu le remplaceras. 

BLAVEAU. 

Moi! avec grand plaisir, mon cher oncle. 

MADAME BLAVEAU, à part. 
Il faut que mon mari soit un des témoins ! 

BLAVEAU , à part. 
Témoin pour un mariage qui me déshérite ! 



14 HERITAGE ET MARIAGE, 

DAUBONNE. 

Puis , je te prierai d'examiner les articles du contrat . 

BLAVEAU. 

Ah ! fi donc , mon oncle J 

DAUBONNE. 

Si fait, si fait : tu te connais mieux que moi en 
affaires Un entreposeur, c'est presque un finan- 
cier!... Si , par hasard, j'avais oublié quelque chose... 
Je ne veux rien te cacher , moi... Je donne à ma femme 
tout ce que je peux lui donner* c'est bien naturel... 
Il vous en restera toujours assez , mes amis • à moins 
cependant qu'il ne me vienne des enfans , comme je 
l'espère... car alors... 

BLAVEAU. 

Oh! sans doute. ( bas à sa femme.} Il est capable 
d'en avoir! 

MADAME BLAVEAU , bas. 

Ils en ont toujours ! 

DAUBONNE. 

Ahî voici l'ami Dubourg. 

SCENE IV. 

Les mêmes, DUBOURG. 

DUBOURG , chantant. 
Oui , c'en est fait , je me marie. . . 

MADAME BLAVEAU. 

Il se marie ! . . . lui aussi ? . . . 

DUBOURG. 

C'est-à-dire, ce n'est pas moi qui me marie, c'est 
toi... Mais à quoi penses-tu donc? tu n'es pas en- 
core habillé... J'ai cru devoir commencer par présen- 
ter mes hommages à madame Frémin et à sa fille; 



ACTE I, SCENE IV. i5 

elles sont déjà prêtes.. • elles vont arriver dans l'ins- 
tant pour déjeuner. 

DAUBOINNE. 

Ah, mon Dieu! viens avec moi, André... C'est, 
qu'il est fort important pour moi de ne pas paraître 
en robe de chambre devant ma prétendue. 
MADAME BLAVEAU , à part. 

Il faudra pourtant bien que sa femme le voie en robe 
de chambre. 

DAUBONNE. 

Mon cher Dubourg , je te laisse avec mon neveu et 
ma nièce. 

DUBOURG. 

Ah, ah! monsieur et madame Blaveau! C'est une 
aimable surprise j j'en avais eu l'idée. 
BLAVEAU , à. part. 

Allons , le voilà avec ses idées ! il a toujours ev. lïdée 
de ce qui arrive. 

DUBOURG. 

Vous venez pour la noce ? 

BLAVEAU. 

Qui en, serait si nous n'en étioiHr pas ? 

-- v „ JMADAME BLAVEAU. 

Monsieur Blaveau n'est-il pas le plus proche parent 
du jeune homme? 

DUBOURG. 

Ah ! du jeune homme... 

DAUBONNE. 

C'est égal : il ne manque rien à mon bonheur.,. 
Mes chers amis, c'est demain le plus... 

BLAVEAU. 

Oui , vous allez dire comme tous les mariés... 5 c'est 
le plus beau jour de votre vie ! 

Daubonne et André sortent. 



i6 HERITAGE ET MARIAGE, 

SCENE V. 
BLAVEAU , DUBOIJRG , MADAME BLAYEAU. 

DUBOURG. 

Il a raison 5 vivent les noces! cela me rajeunit , me 
ragaillardit. Yais-je m'en donner aujourd'hui... et 
demain surtout ! Quand je pense au diner , aux glaces , 
au bonheur d'un ami , à l'écarté , et même à la danse , 
malgré mon rhumatisme. 

MADAME BLAVEAU , à part. 

Ils ont tous des catarrhes ou des rhumatismes. 

BLAVEAU. 

Vous aimez donc toujours les plaisirs, monsieur 
Dubourg ? 

DUBOURG. 

Qu'ai -je de mieux à faire? Depuis que j'ai perdu 
ma femme et ma place , je ne songe qu'à m' étourdir , 
et j'y parviens. Je n'ai jamais été si heureux que de- 
puis mes malheurs. Cette pauvre madame Dubourg, 
elle n'avait qu'un défaut : elle était trop jalouse. 

MADAME BLAVEAU. 

Etait-elle jalouse sans sujet? 

DUEOURG. 

Ah! j'ai bien eu quelques momens d'erreur que je 
me reproche ! Aussi , le jour où j'ai perdu madame Du- 
bourg , j'ai juré à ses mânes une constance à toute 
épreuve -vrai! je lui suis fidèle depuis qu'elle est morte. 
Par exemple , mon ami Daubonne ne sera pas volage , 
lui! 

BLAVEAU , à part. 

Je l'en défie bien, {haut.) Mais, monsieur Du- 
bourg, est-ce que ce mariage se présente à vous sous 
un aspect bien favorable? 



ACTE I, SCENE V. 17 

DUBOURG. 

Pourquoi pas? cette petite Pauline est un ange. 

MADAME BLAVEAU, à part. 
Elle les a tous ensorcelés. 

BLAVEAU. 

Oui, c'est un ange... , mais on a vu des anges de- 
venir des démons. Là, en conscience, est-ce qu'elle 
ne fait pas une folie d'épouser mon oncle? 

DUBOURG. 

Point du tout : elle est pauvre, il est riche. 

MADAME BLAVEAU. 

Alors n'est-ce pas mon oncle qui fait une folie d'é^ 
pouser cette jeune fille? 

DUBOURG. 

Point du tout : il trouve une jolie femme qui veut 
bien de lui , il la prend. 

MADAME BLAVEAU. 

Mais, à soixante ans... 

DUBOURG. 

Il est mon cadet, et je me crois jeune encore... 
quelquefois. Allez, il sera heureux, j'en réponds... 
Tandis que nous sommes seuls , Monsieur et Ma- 
dame , il faut que vous me fassiez l'amitié de me don- 
ner une petite consultation... Vous savez que j'ai tou- 
jours cultivé la littérature ? 

MADAME BLAVEAU. 

Vous, Monsieur Dubourg? 

DUBOURG. 

Oui, Madame, je l'ai cultivée en amateur : je n'ai 
jamais rien fait , mais j'avais en moi tout ce qu'il faut 
pour bien faire. J'aime le théâtre, j'ai de l'imagina- 
tion, je suis observateur, rien ne m'échappe, et je 
suis presque auteur comique. Dans toutes les pièces 



iS HERITAGE ET MARIAGE, 

que je vois, je trouve toujours toutes mes idées; je 
pourrais peut-être citer cent pièces qu'ils m'ont volées. 

BLAVEAU. 

Et le mariage de mon oncle vous a inspiré une co- 
médie ? 

DUBOURG. 

Non , mais une chanson pour notre grand dîner. 

BLAVEAU. 

Une chanson! y pensez-vous? Les chansons de ta- 
ble sont passées de mode , comme la bouillote et le me- 
nuet. On ne chante plus au dessert, même en pro- 
vince , même à Bajonne. 

DUBOURG. 

Oui , mais nous chantons encore dans le quartier du 
Luxembourg... D'ailleurs ma chanson n'est pas lon- 
gue , elle n'a que douze couplets. 

BLAVEAU. 

Merci! et vous voulez notre avis? 

DUBOURG. 

Certainement! je ne repousse pas les conseils , je suis 
modeste. 

BLAVEAU. 

C'est juste : un auteur comique... 

DUBOURG. 

Ecoutez! c'est sur l'air : Il faut des époux assortis, 
(Il chante. ) Le dieu d'hymen, le dieu d'amour... Ah, 
mon Dieu! voilà madame Frémin et sa fille. Je trou- 
verai un moment dans la journée pour vous les lire... 
Mais surtout point de complimens ! je veux qu'on soit 
franc. 

BLAVEAU. 

Vous savez si je le suis. 



ACTE I, SCENE VI. 19 

SCÈNE VI. 

Les mêmes , PAULINE , MADAME FRÉMIN. 

PAULINE , accourant. 
Viens donc, maman. 

MADAME FREMIN. 

Mais , attends-moi. . . ; attends donc ! il est inutile 
de garder ton écharpe dans l'appartement. 
PAULINE , Votant, 
La voilà , maman. 

MADAME FREMIN , regardant sajille. 
Est-elle bien ! 

PAULINE. 

Bonjour, monsieur Dubourg! Ah! monsieur et ma- 
dame Blaveau! que j'ai de plaisir à vous voir î J'aurais 
été Lien fâchée que vous ne vinssiez pas. Eh bien! 
vous savez... Croyez-moi : vous aurez toujours en moi 
une bonne parente, une bonne tante!... 

MADAME BLAVEAU, bas, , 

La voilà qui nous protège. 

MADAME FREMIN. 

Est-elle aimable ! on n'a pas d'enfant comme ça : il 
n'y a que moi. Monsieur et Madame , croyez que je 
suis aussi charmée que ma fille... 

MADAME BLAVEAU. 

Madame . . . 

BLAVEAU. 

Que nous sommes touchés... 

DUBOURG, à part. 
Ce sont de bonnes gens , ces Blaveau ! 

PAULINE. 

Où est donc mon bon ami ? 



20 HERITAGE ET MARIAGE. 

MADAME BLAVEAU. 

Votre bon ami ! ' 

PAULINE. 

C'est le nom que je donne à Monsieur Daubonne de « 
puis mon enfance ; vous entendez bien que ee n'est pas 
aujourd'hui que j'en voudrais perdre l'habitude. Lui, 
quand j'étais petite , il m'appelait sa petite femme ; 
plus tard, sa jolie voisine 5 maintenant, sa belle future ! 
demain il faudra bien qu'il me donne un autre nom. 

MADAME FREMIN. 

Certainement, il reviendra au premier nom : ma 
petite femme. 

PAULINE. 

Il me flatte en me trouvant belle , mais je suis bien 
contente d'être belle à ses yeux . 

MADAME BLAVEAU. 

Vous voilà toute radieuse. 

PAULINE. 

Oh! je ne cache pas ce que j'ai dans le cœur...* 
-oui, je suis contente d'épouser monsieur Daubonne. 
Il a tant d'amitié pour moi et pour ma mère ! ... et puis 
je suis fière , car il aurait bien pu choisir une autre 
femme, et depuis long-tems, mais il a mieux aimé 
m'attendre. 

DUBOURG , à Blaveau, 

Est-elle innocente î 

BLAVEAU. 

Ca ne durera pas. 

MADAME BLAVEAU. 

Ça ne dure jamais. 

BLAVEAU. 

De sorte que c'est un mariage... d'inclination? 

PAULINE. 

Tout-à-fait. 

Archives de la Vîf/e de Bruxef'es 
Arcn/ef van de Siad Brussel 



ACTE I, SCENE VIL 21 

DUBOTJRG. 

II j a dix ans que j'en avais l'idée. 

MADAME fbÉmin, à madame Blaveau. 
Heim? aime-t-elle son futur! 

MADAME BLAVEAU. 

Cela me charme , me ravit ! . . . 

BLAVEAU. 

Et moi donc! (bas.) conçoit-on un amour comme 
celui-là? 

MADAME BLAVEAU. 

Voici mon oncle. 

SCENE VIL 

Les mêmes , DAUBONNE , ANDRÉ. 

DUBOURG 5 à Blaveau. 
Convenez qu'il ne paraît pas son âge ? 

BLAVEAU , à part. 
Ah ! il n'a pas besoin du consentement de ses parens. 

DAUBONNE , offrant un bouquet a Pauline. 
Ma belle future, voilà les fleurs que vous aimez. 

PAULINE. 

Je les aime encore plus quand elles viennent de vous. 
DAUBONNE, baisant les mains de madame Frémin. 
Ma chère voisine, ma belle-maman , je vous salue. 

MADAME BLAVEAU , à part. 

La belle-maman est plus jeune que le gendre. 

MADAME FRÉMIN. 

Eh bien , mon gendre , est-ce là une jolie mariée ? 
admirez comme cette parure lui sied bien* mais tout 
cela n'est rien... : vous verrez, vous verrez demain, 
quand elle aura le voile...., le bouquet de fleurs 
d'orange ! . . . Embrasse-moi , mon enfant , tu es trop 



ii HERITAGE ET MARIAGE, 

aimable ! et vous , monsieur Daubonne , vous êtes vrai- 
ment trop heureux d'avoir une femme comme celle-là ! 
ANDRÉ , bas à Daubonne. 
Monsieur, tout est prêt... ; est-ce le moment? 

DAUBONNE. 

Oui, donne le signal. 

ANDRÉ. 
Paraissez ! ( Les valets apportent les cadeaux et la 
corbeille. ) 

PAULINE. 

Ah ! mon Dieu ! c'est superbe ! 

MADAME BLAVEAU. 

C'est magnifique !. . . éblouissant ! 

BLAVEAU. 

Cela a dû vous coûter bien cher. 

DAUBONNE. 

Ma chère future , voilà. . . 

MADAME BLAVEAU. 

Quand nous nous sommes mariés, monsieur Elaveau, 
vous n'avez pas été si galant que mon oncle. 

BLAVEAU. 

Je n'étais pas si riche , madame Blaveau. 

MADAME BLAVEAU. 

Tenez, voilà comme je veux mon cachemire. 

MADAME FRÉMIN. 

C'est beaucoup trop beau, mon gendre. . . ; par exem- 
ple, voilà des folies. 

PAULINE. 

Allons, allons, maman, tu n'en es pas fâchée — : 
lu aimes tant à voir briller ta fille ! examine , admire , 
maman ! quant à moi , je ne peux que remercier mon 
bon ami , et de tout mon cœur. 

DAUBONNE. 

Ma ch?rc Pauline! 



ACTE I , SCENE VIII. 23 

DUBOURG. 

J'avais tien pensé que mon ami Daubonne ferait bien 
les choses. f 

ANDRÉ, aux domestiques. 

Maintenant reportez tout cela dans la bibliothèque..., 
et toujours avec précaution. 

BLAVEATJ. 

Monsieur André a l'air d'un grand-maître des céré- 
monies en fonctions. (André rentre avec les domesti- 
ques. ) 

SCÈNE VIII. 

Les mêmes, excepté ANDRÉ. 

DAUBONNE. 

Nous n'attendons plus, pour dé jeûner, que notre 
ami Eugène. 

MADAME BLAVEAU. 

Qu'est-ce que c'est que monsieur Eugène ? 
DAUBONNE. 

Eugène Baumont , c'est un des témoins de ma belle 
future. 

PAULINE. 

L'autre , c'est mon vieux cousin l'avocat. 

DUBOURG. 

Je parie que monsieur Eugène est si occupé de son 
travail, qu'il nous a oubliés, (à Blaveau.) Un jeune 
homme d'un vrai mérite. 

MADAME BLAVEAU. 

Ah ! c'est un jeune homme ! 

DAUBONNE. 

Mon ancien pupille : il demeure à deux pas. (à B la- 
veau. ) Je t'en ai souvent parlé , mais tu ne l'as jamais 
vu 5 à ton dernier voyage, il était à Home. 



24 HERITAGE ET MARIAGE, 

MADAME BLAVEAU. 

A Rome ? 

PAULINE. 

Oui. Il a eu un des grands prix de l'Institut. 

DUBOURG. 

C'est déjà un de nos graveurs les plus distingués. 

D AU BONNE. 

Il termine en ce moment une planche sur un dessin 
qu'il a rapporté d'Italie ; ce sera un chef-d'œuvre. 

DUBOURG. 

Cela ne l'empêche pas de faire des lythographies très- 
plaisantes. Il m'y a placé... , il vous y placera peut- 
être aussi. 

BLAVEAU. 

L'utile et l'agréable ! il paraît que c'est un génie. 

PAULINE. 

C'est lui qui m'a montré à dessiner. Oh! c'est un 
Lien bon maître. 

BLAVEAU , à part. 
Ah! ah! 

PAULINE. 

J'en suis bien reconnaissante. Je l'aime comme un 
frère . 

MADAME BLAVEAU. 

Elle aime son futur comme un père , et voilà un 
jeune homme qu'elle aime comme un frère. 

DUBOURG. 

Eugène est un garçon accompli ; mais il devrait bien 
ne pas nous faire attendre pour déjeûner. 

PAULINE. 

Tenez , le voici. 



ACTE I , SCENE IX. a5 

SCENE IX. 

Les méfies, EUGÈNE. 

EUGENE. 

Pardon, mille fois pardon, mon cher tuteur..., 
mon aimable élève... , ma bonne voisine... j j'étais en 
verve!... il fallait vous mettre à table sans moi. 

DUBOURG. 

J'y songeais : mais enfin vous voilà, (à part. ) Par- 
bleu ! il faudra que je le consulte aussi sur ma chanson. 

DAUBONNE. 

Mon cher Eugène , c'est monsieur et madame Bla- 
veau , mon neveu et ma nièce. 

EUGÈNE, les saluant. 

Madame..., Monsieur..., la fête n'aurait pas été com- 
plète sans vous, (à part. ) Eonnes physionomies à 
peindre ! {haut.) Ah! madame Frémin, combien je vous 
sais gré... , combien je vous remercie de m'avoir choisi 
pour un des témoins. 

MADAME FRÉMO. 

J'espère que, pour aujourd'hui, vous ne serez pas 
sans cesse préoccupé de vos gravures ? 

EUGENE. 

Oh ! non. . , Il faut bien songer à son état , à la gloire ! 
c'est pour elle que nous travaillons, nous autres ar- 
tistes ! elle nous tient lieu de tout , de fortune , de ma- 
riage... La gloire! pour nous, c'est le bonheur* mais 
en attendant qu'il m'arrive , je sais au moins jouir de 
celui des autres... , surtout du vôtre 3 mon cher tuteur , 
ma chère élève. 

PAULINE. 

Vous êtes si bon! 

DAUBONNE. 

Ce cher Eugène. 

3 



26 HERITAGE ET MARIAGE, 

BLAVEAU , a sa femme tandis que Daubonne cause avec 
m a da m e F rem in . 
N'y a-t-il pas quelque chose? 

MADAME BLAVEAU, à son mari. 
Peut-être... 

DUBOURG , prenant Eugène à part. 
Dites donc, jeune homme, il faudra que vous me 
donniez vos conseils sur une chanson que j'ai faite 
pour la noce. 

EL" GÈNE. 

A charge de revanche... je me suis aussi mêlé de 
faire une chanson. 

DUBOURG. 

En vérité? tant mieux. Chut! à tantôt. 
MADAME BLAVEAU, bas à Pauline, près de laquelle 
elle est passée. 

Je ne sais..., ce jeune homme à beau rire..., je 
crois qu'il n'est pas aussi satisfait de votre mariage 
qu'il voudrait le paraître. 

PAULINE. 

Que dites-vous donc là , Madame ? 

MADAME BLAVEAU. 

Je me trompe , peut-être. 

PAULINE. 

Oh! sans doute. 

BLAVEAU , bas à Eugène. 
Vous êtes généreux et délicat, monsieur Eugène. 

EUGÈNE. 

Moi? 

BLAVEAU. 

A votre âge , et avec l'amitié de notre chère Pauline , 
vous pcu\ iez être un rival dangereux pour mon oncle. 



ACTE I, SCENE X. 27 

EUGÈNE. 

Allons donc... vous plaisantez. 

BLAVEAU. 

Eh! eh! 

SCÈNE X. 

Les mêmes, ANDRÉ. 

ATN'DRÉ. 

Le déjeûner est servi. 

DAT.BONJN'E j donnant la main à Pauline. 
Ma belle future ! . . . 

DUBOURG , à madame Frèmin. 
Madame.... 

Tous sortent à l'exception de monsieur et madame 
B/aveau. 
BLAVEAU , bas à sa femme. 
Un jeune artiste ! 

MADAME BLAVEAU. 

Sa jeune élève ! 

BLAVEAU. 

De l'adresse..., un peu d'audace..., le mariage n'est 
pas encore fait. 

MADAME BLAVEAU. 

L'héritage ne nous est pas encore enlevé. 

BLAVEAU. 

Non , mais il était tems d'arriver. 

MADAME BLAVEAU. 

Je crois que j'aurai le cachemire ! 
Eugène qui a reconduit les autres personnages jusqu au 
fond du théâtre , revient donner la main à ma dama 
B lave au. 



qS HERITAGE ET MARIAGE, 

ACTE SECOND. 

SCÈNE PREMIÈRE. 
PAULINE , MADAME BLAVEAU. 

PAULINE. 

Venez, venez, Madame, je suis Lien aise de causer 
avec vous. 

MADAME BLAVEAU. 

C'est un grand plaisir pour moi ma chère petite. 

PAULINE. 

Que signifie donc ce que vous m'avez dit avant le 
déjeûner, et les mots que vous avez ajoutés depuis? 
Monsieur Eugène fait semblant de se ré'ouir de mon 
mariage , mais au fond du cœur il en est affligé ï Vous 
êtes bien dans Terreur! lui, qui a tant d'amitié pour 
moi , pour maman et pour mon bon ami ! . . . 

MADAME BLAVEAU. 

Je vous crois , Pauline 5 toutefois , pendant le dé- 
jeûner ce jeune homme a paru bien rêveur , il a été 
bien silencieux. 

PAULINE. 

C'est vrai, cela m 1 a d'abord inquiétée mais j'ai 

pensé qu'il était préoccupé de son grand ouvrage. 
Oui, oui, voilà ce que c'est. 

MADAME BLAVEAU. 

Voilà ce que c'est? Je m'étais trompée. 

PAUL IRE. 

Mais qu'aviez-vous donc pensé ? 



ACTE II, SCENE I. 39 



MADAME BLAYEAU. 

Ce que j'avais pensé ? 

PAULINE. 

Oui. 

Oh! rien. 
Encore ? 



MADAME BLAVEAU, 
PAULINE. 



MADAME BLAVEAU. 

Ne m'interrogez pas. 

PAULINE. 

Si, je vous en prie. 

MADAME BLAVEAU. 

Eh bien.., puisque vous le voulez.., j'avais pensé 
que ce jeune homme... vous aimait. 

PAULINE. 

Eh oui! il m'aime ; je viens de vous le dire tout-à- 
l'heure. 

MADAME BLAVEAU. 

Entendons-nous..: qu'il vous aimait... d'amour. 

PAULINE. 

Ah , mon Dieu ! ah mon Dieu ! est-ce que cela se 
peut? lui qui est un de nos témoins ! 

MADAME BLAVEAU. 

Et que par conséquent votre mariage le chagrinait. 

PAULINE. 

Oh! que je le plaindrais ! Mais non.., jamais un seul 
mot de lui... 

MADAME BLAVEAU 

Sa discrétion.., sa modestie.., et d'ailleurs son peu 
de fortune comparé à la richesse de notre cher oncle.. . 

PAULINE. 

Oh! la fortune!... elle m'est bien indifférente..., et 
à lui aussi... j mais ses devoirs envers son tuteur, et 
puis son amour pour son art ! ou je me trompe bien , 
ou monsieur Eugène n'a d'amour que pour la gravure. 



3o HERITAGE ET MARIAGE , 

MADAME BLAVEAU. 

Vous croyez ? ( à part. ) Est-elle simple ! ( haut. ) 
Vous avez raison..; ce qu'il y a Je singulier, c'est 
que je ne suis pas la seule personne à qui cette idée 
soit venue. 

PAULINE. 

Comment? 

MADAME BLAVEAU. 

Elle est venue aussi à mon mari ; il vient de me le 
dire. 

PAULINE. 

Quoi! monsieur Blaveau croirait! j'en suis toute 
saisie... Pauvre jeune homme! si cela est vrai.., il me 
fait bien de la peine. 

MADAME BLAVEAU. 

C'est qu'au premier abord, il semblerait bien plus 
naturel que ce fût monsieur Eugène qui eût touché 
votre cœur.., car enfin, de l'autre côté, il y a une si 
grande différence d'âge... 

PAULINE. 

Assez, assez, Madame! n'allez pas plus loin..; et, 
je vous en prie , ne parlez à personne de vos soup- 
çons..; je n'y crois pas, je ne veux pas y croire. Voi- 
là monsieur Blaveau! je vous laisse..: pardon! je suis 
si troublée» . . Oh ! non , c'est impossible ! ce pauvre 
monsieur Eugène ! Elle sort. 

SCENE IL 
MADAME BLAVEAU, BLAVEAU. 

MADAME BLAVEAU. 

Allons! voilà un commencement. 

BLAVEAU. 

Tout va bien! je viens de monter la tête du petit 
graveur. 

Archives de la Ville de Bruxelles 
Archief van de Stad Brussel 



ACTE II, SCENE IL 3i 

MADAME BLAVEAU. 

J'en ai fait autant près de la petite. 

BLAVEAU. 

Je lui ai proposé une partie de Lillard. 

MADAME BLAVEAU. 

Et vous avez gagné , selon votre coutume? 

BLAVEAU. 

Non parbleu! j'ai bien mieux fait, j'ai perdu.., et 
par-là j'ai commencé à éveiller Famour-pripre du 
jeune homme* je lui ai fait entendre que sa jolie élève 
l'avait distingué.. 5 il a eu un petit mouvement de va- 
nité..: qu'est-ce qui n'en a pas?... un artiste, sur- 
tout î Je l'ai adroitement comparé à mon oncle : j'ai 
vanté ses qualités personnelles.., et enfin après lui 
avoir ménagé un coup superbe, qu'il n'a pas manqué, 
j'ai été jusqu'à lui dire que Pauline nourrissait pour 
lui une passion secrète.. 5 alors, ma foi, sa vanité est 
devenue presque de la fatuité , et il a quitté brusque- 
ment la partie. 

MADAME BLAVEAU. 

Un peu de fatuité d'un côté.., une grande compas- 
sion de l'autre.., ils s'aiment..» 

BLAVEAU. 

Non, mais ils vont s'aimer. 

MADAME BLAVEAU. 

Ils ont commencé par l'amitié , ils finiront par 
l'amour. 

BLAVEAU. 

Ordinairement , c'est tout le contraire : n'est-ce 
pas, madame Blaveau? Chut! voici le jeune homme. 



3a HERITAGE ET MARIAGE , 
SCÈNE III. 

Les mêmes, EUGÈNE. 

BUGENB. 

Ecoutez , monsieur Blaveau ; je peux parler devant 
Madame, car elle est sans doute instruite... Je vous 
jure que je ne crois point du tout à cette confidence 
que vous m'avez faite..* et même je rougis d'avoir hé- 
sité un instant avant de la repousser : je prends cela 
pour une méprise de votre part • mais , je vous en prie, 
qu'il n'en soit plus question. 

MADAME BLAVEAU. 

Oh ! mon Dieu , monsieur Eugène , tantôt vous étiez 
si gai, si aimable, et maintenant vous voilà triste.., 
et même bourru. 

EUGÈNE. 

Pardon, Madame, je défends avec chaleur made- 
moiselle Pauline* mais par quelles qualités, par quel 
mérite aurais-je des droits à son amour ? je vous le 
répète , monsieur Blaveau . ces soupçons me paraissent 
injurieux ! 

BLAVEAU. 

Injurieux ? 

EUGÈjNE. 

Oui !... et si le bruit en venait aux oreilles de mon- 
sieur Daubonne ou de madame Frémin , je ne vous 
cache pas que je me regarderais comme personnelle- 
ment offensé. // va pour sortir. 
BLAVEAU. 

Monsieur! ( à part, ) Ces jeunes gens ont la tête 
vive... 



ACTE II, SCENE IV. 33 

SCENE IV. 

Les mêmes, DUBOURG. 

DUBOURG, retenant Eugène. 
Eh bien! vous sortez? et moi qui ai besoin de 
vous..' le moment est favorable : voilà mon petit 
aréopage au grand complet... Pendant que les futurs 
n'y sont pas, vous allez me donner votre avis sur 
ma chanson. 

EUGÈNE. 

Ah oui! je suis bien en train d'écouter une chan- 
son! Excusez-moi, monsieur Dubourgj mais... dans 
ce moment-ci... il faut que vous me dispensiez.. ; 
d'abord... je ne me connais point du tout en vers.., 
en couplets. 

DUEOURG. 

Si parbleu ! vous avez du goût..j d'ailleurs quand 
on s'en escrime soi-même... 

EUGÈNE. 

Eh! Monsieur, ma chanson était détestable..* j'en 
étais si mécontent que je viens de la déchirer. 

DUBOURG. 

Je réclame sans crainte votre sévérité pour la 
mienne, elle n'est pas mal. (il fredonne* ) Le dieu 
d'hymen... 

EUGÈNE. 

Eh bien! je l'admire de confiance, {bas à Blaveau, ) 
Monsieur Blaveau, je compte sur votre discrétion ; 
souvenez-vous de ce que je vous ai dit. // sort. 

DUBOURG, veut le retenir. 

Ecoutez donc. Le dieu d'hymen... mais écoulez 
donc... 



3} HERITAGE ET MARIAGE , 

SCÈNE V. 

BLAVEAU,DUBOURG,MADAMEBLAVEAL'. 

BLAVEAU 5 bas à sa femme. 
Attention ! 

MADAME BLAVEAU. 

Continuons. 

DUBOURG. 

Qu'est-ce qu'il a donc, notre jeune artiste? 

BLAVEATT. 

Ah ! ce qu'il a ? on le voit bien ! 

DUBOURG. 

Je vois qu'il est très-malhonnête.., qu'il ne veut 
pas m'écouter..; mais si je sais pourquoi... 

MADAME BLAVEAU. 

Pourquoi? vous le savez mieux que nous. 

BLAVEAU. 

Ce n'est pas à votre perspicacité que la cause de 
son dépit serait échappée. 

DUBOURG. 

Oui , rien ne m'échappe..* mais... 

BLAVEAU, lui prenant la main. 

Monsieur Dubourg.., votre conduite est noble, 
mais... ce que votre discrétion veut nous cacher.., 
nous l'avons découvert. 

DUBOURG. 

Ah! 

MADAME BLAVEAU. 

Ce jeune Eugène... 

DUBOURG. 

Eh bien ? 

BLAVEAU. 

Il aime Pauline ! ce mariage le désespère • vous 
voudriez en vain nous le dissimuler. 



ACTE, II SCENE V. 3^ 

DUBOURG. 

Il se pourrait ï EL bien, j'en ai eu l'idée. 

BLAVEAU. 

Je le crois bien ! qui pourrait mettre en défaut un 
fin observateur comme vous , un auteur comique ? 
Jusqu'à présent ce jeune homme avait concentré en 
lui-même sa malheureuse passion * mais à l'approche 
du grand jour, à la vue du bonheur d'un autre, son 
dépit ne peut plus se contraindre. 

DUBOURG. 

Oui , c'est vrai... il avait concentré sa malheureuse 
passion.. * mais j'étais là, moi* j'observais! 

MADAME BLAVEAU. 

Mon pauvre oncle ! 

DUBOURG. 

Mon pauvre ami Dauborme ! 

BLAVEAU. 

Ah ! ne le plaignez pas ! ce serait accuser cet inté- 
ressant jeune homme , qui , sans doute , est incapable 
d'aller sur les brisées d'un tuteur qu'il aime et res- 
pecte... Je répondrais de lui. 

DUBOURG. 

Et moi aussi* mais à vingt-quatre ans... les pas- 
sions sont fortes.., et le cœur est faible... Je m'en 
souviens * j'y ai passé. 

MADAME BLAVEAU. 

Et si de son côté la jeune personne... 

DUBOURG. 

Pauline ? 

BLAVEAU. 

Est-ce que vous n'avez pas eu quelque idée?.. 

DUBOURG. 

Pardonnez-moi. 



M HERITAGE ET MARIAGE , 

BLAVEAU. 

Elle n'a pas été la dernière à deviner l'amour de 
son maître de dessin. 

MADAME BLAVEAU. 

Elle est bien triste aussi. 

DUBOURG. 

(i*est vrai !.. à déjeûner je la regardais... 

MADAME BLAVEAU. 

J'ai entendu quelques paroles.., quelques soupir* 
étouffés. 

BLAVEAU. 

Moi aussi, j'ai entendu les paroles et les soupirs 
élouffés..; mais elle connaît trop ses devoirs... Vous 
avez l'air d'en douter 5 monsieur Dubourg !.. cepen- 
dant , calculez tous les avantages que notre oncle 
Daubonne a sur ce jeune homme..: un rang distingué 
dans le monde.., de la considération.., le plus vif 
attachement.., et trente-six mille francs de rentes. 

DUBOURG. 

Oui , mais calculez les avantages du jeune homme : 
un extérieur agréable.., une amitié qu'ils appelaient 
fraternelle , mais à laquelle , à part moi , j'avais su 
donner un autre nom. 

MADAME BLAVEAU. 

Et trente-six ans de moins que son rival. 

DUBOURG. 

Trente-six. .j c'est vrai.., le compte est juste. 

MADAME BLAVEAU. 
Cette pauvre petite Pauline ! tout-à-1'heure elle me 
faisait de la peine : elle ne se cachait même pas pour 
exprimer la compassion que lui inspire l'amour de ce 
cher Eugène. 

BLAVEAU. 

Dieu sait où la compassion peut mener une jeune 



ACTE II , SCENE V. 3 7 

fille! Il y a même beaucoup de femmes qui.., uni- 
quement par compassion... 

DUBOURG. 

Mes amis , voilà un grand malheur. 

BLAVEAU. 

Les choses sont si avancées..: le notaire qui va 
venir pour le contrat! et demain, la municipalité.., 
l'église . . , que faire ? 

DUBOURG. 

Ma foi, je me décide..; c'est un devoir pour moi 
d'avertir Daubonne.., et de l'averûr aujourd'hui. 

MADAME BLAVEAU. 

Quoi ! vous voulez..? 

DUBOUKG. 

À l'instant même.., plutôt avant qu'après : car enfin 
ce serait rendre un mauvais service à un ami que de 
lui apprendre ces choses-là s'il était marié.., parce 
que . . . 

BLAVEAU. 

Parce que c'est sans remède. Certainement cela 
m'arriverait à moi ; on viendrait me dire que madame 
Blaveau... 

MADAME BLAVEAU. 

Monsieur Blaveau ! . . 

DUBOURG. 

Mais ici , il est encore tems ! . . Eh bien ! avec sa 
fortune, il ne sera pas embarrassé de trouver une 
autre femme. 

BLAVEAU. 

Quoi! vous voudriez... 

DUBOURG. 

Oui ! il trouvera une femme mûre, dont la vertu 
ne sera pas aussi exposée que celle d'une jeune per- 



3S HERITAGE ET MARIAGE, 

sonne. Je lui en chercherai une, moi; je sais ce qu'il 
lui faut. 

BLAVEAU , à part. 
Diable d'homme! ( haut. ) Vous êtes un bien bon 
ami ; mais à présent ne vaut-il pas autant qu'il reste 
garçon ? 

MADAME BLAVEAU. 

Commençons par l'empêcher de se marier. 

DUBOURG. 

Oui , l'essentiel est de le prévenir. Il doit venir me 
rejoindre ici pour causer de quelques nouvelles em- 
plettes... 

MADAME BLAVEAU. 

Encore ? 

DUBOURG. 

Je l'attends , et je ne lui cacherai pas la vérité. 

BLAVEAU. 

Monsieur Dubourg, il faut que madame Blaveau et 
moi nous ne paraissions pas dans tout ceci..; vous 
avez assez de tact pour sentir combien notre position 
est délicate. 

DUBOURG. 

Si j'ai du tact ! et un coup-d'œil ! d'ailleurs , vous 
ne m'avez rien dit ; c'est moi qui ai tout pénétré. 

MADAME BLAVEAU. 

Certainement! c'est vous seul... 
BLAVEAU , à part. 

Voilà les affaires du cher oncle en bon train , bien 
embrouillées , bien dérangées. Songeons aux nôtres. 
( haut. ) Mon pauvre oncle ! cette nouvelle va l'affli- 
ger, je ne veux pas être témoin de sa douleur... Vous 
savez , ou vous ne savez pas , que l'entreposeur de 
Lyon est malade. 



ACTE II, SCENE VI. 3(j 

DUBOCRG. 

Et vous allez... 

BLAVEAU. 

Je vais aller demander de ses nouvelles dans les bu- 
reaux des contributions indirectes..., c'est-à-dire , ce 
n'est pas moi..., parce que je suis venu sans congé..., 
mais c'est madame Blaveau qui va solliciter pour moi. 

MADAME BLAVEAU. 

Sans doute. 

DUBOURG. 

Ah î c'est Madame . . . 

BLAVEAU. 

Quand une femme se présente , c'est bien plus sûr : 
le suisse la laisse passer, le garçon de bureau lui' ou- 
vre la porte , le chef de division la reçoit , et le direc- 
teur-général fait tout ce qu'elle veut.. .3 c'est la règle. 

DUBOURG. 

Voilà Daubonne qui vient. 

BLAVEAU. 

Adieu donc ! et surtout ménagez sa sensibilité. 

DUBOURG. 

N'ayez pas peur. 

BLAVEAU. 

Allons, madame Blaveau..., aux contributions in- 
directes î Ils sortent. 

SCENE VI. 
DUBOURG , DAUBONNE. 

DUBOURG. 

Comment m'y prendre? mes pauvres couplets! je 
crains bien qu'ils ne soient perdus. 

DAUBON1NE. 

Ah ! mon cher Dubourg ! tu me vois dans l'enchan- 
tement! depuis le déjeuner je cause dans le jardin avec 



4o HERITAGE ET MARIAGE, 

madame Frémin... Mon ami, quelle excellente mère î 
Nous étions assis là-bas, près de la volière... Il fait 
un tems superbe! il semble que la nature veuille em- 
bellir le jour qui se prépare ! 

DU BOURG, à part. 
La nature ! pauvre ami ! 

DAUBONNE. 

Madame Frémin me disait , les larmes aux yeux : 
Promettez-moi de nouveau le bonheur de ma chère 
enfant. 

dubourg , à part. 

Il me fend le cœur ! 

DAUBONNE. 

Tu sens avec quel transport je renouvelais un ser- 
ment déjà tant de fois juré... Ah, mon ami! dis-le- 
moi..., est-il une félicité égale à la mienne ? 

DUBOURG. 

Mon cher Daubonne! tu as cinquante-neuf ans. 

DAUBONNE. 

Quel diable de souvenir le preiid là ? 

DUBOURG. 

Mon ami , je cherchais quels ménagemens je pour- 
rais employer pour Rapprendre; ... mais il me vient 
une inspiration , et je pense qu'il vaut mieux te don- 
ner tout de suite le coup de poignard. 

DAUBONNE. 

Toi, Dubourg? 

DUBOURG. 

Tu souffriras moins. 

DAUBONNE. 

Achève... 

DUBOURG. 

Tuas donc cinquante-neuf ans, n'est-ce pas? et 
Pauline en a dix-huit. 

Archives de la Ville de Bruxelles 
Archief van de Stad BrusseJ 



ACTE II, SCENE VI. 4 1 

DAUBONNE. 

Tant mieux pour moi. 

DUBOURG. 

Laisse-moi aller... Et Eugène, le maître de dessin 
de ta future... il n'a que vingt-quatre ans , lui. 

DAUBONS ïE. 

Ah! cruel ami ! tu as raison..., tu me portes un 
coup.'.. Pour passer ainsi en revue l'âge des trois ( 
personnes , il faut que tu aies des motifs . . . , àes in- 
dices .. 

DUBOURG. 

Crois-tu qu'il j ait des secrets qui puissent échap- 
per à un homme comme moi, qui ai étudié le cœur 
humain ? Oui , mon ami , depuis long-lems j'étais in- 
certain. . . mais maintenant je ne le suis plus. . . Eugène 
est atteint d'une passion secrète pour Pauline , et 
Pauline n'est que trop disposée à j répondre. 
daubonne. 

Oh! les ingrats!.. Mais tu es dans Terreur, Du- 
bourg ! Pauline est pleine de candeur 5 Eugène a de 
Pâme; de l'honneur..., ils ne peuvent songer à me 
tromper. Ce matin tu as vu la joie qu'ils éprouvaient 
tous deux. 

DUBOURG. 

Oui, mais plus le moment fatal approche, tu vois 
comme cette joie disparaît. 

D AU BONNE. 

C'est vrai! je trouvais effectivement... Mais pour- 
quoi ne m'as-tu pas prévenu plus tôt ! 
DUBOURG. 
Àh! pourquoi? parce que je faisais comme ces jeu- 
nes gens, je cherchais à m'abuser moi-même. Mais 
l'heure est venue où il faut parler le langage de la 
vtrité , de l'amitié. . 

4 



4* HERITAGE ET MARIAGE, 

DAUBONS E. 

Oh! quelquefois l'amitié se forge des chimères.'... 
Quant à moi, je ne puis croire... Quoi! Eugène? 
Quoi! Pauline ?... Tiens, la voilà qui se promène 
clans cette allée... ; regarde-la..., dis-moi si celle 
physionomie peut cacher une âme trompeuse ? 

DUBOURG. 

Je ne t'ai, pas dit qu'elle te trompât; mais vo ; s 
comme elle est pensive... Eh! tiens..., voilà Eugène 
sous l'allée à droite ! comme il parait plongé dans de 
profondes réflexions. 

daubonne. 

Eh bien! parce qu'ils se promènent solitairement.... 
parce qu'ils font des réflexions... profondes, situ le 
veux..., faut-il en conclure qu'ils s'adorent? Ils ne so 
promènent pas seulement ensemble. 

DUBOURG. 

Non , mais ils vont se rencontrer à l'entrée du salon. 

DAUBONNE. 

Tu as raison. . . , les voilà qui se saluent... , ils s'ap- 
prochent. 

DUBOURG. 

Ils vont entrer. Veux-tu m'en croire ?.. . observons- 
Les... 

DAUBONNE. 

Quoi! tu veux?... 

DUBOURG. 

Entrons dans la bibliothèque. 

DAUBONNE. 

Où sont les cachemires , les dentelles , la corbeille... , 

ft pour entendre peut-être... 

DUBOURG. 

(Test égal : viens, viens... 



ACTE II, SCENE VIL / } 3 

DAUBONNE. 

Ah ! j'ai tien peur. . . 

DUBODHG. 

Viens' donc! tu veux te marier... et tu n'as pas à* 
COUrage! Ils entrent. 

SCENE VIL 

EUGÈNE, PAULINE. 

EUGENE. 

Pardon, Mademoiselle! quand je vous ai aperçue," 
j'ai cru vous voir chanceler... , et je suis accouru. 

PAULINE. 

Il m'a pris comme un éblouissemenl ; mais je m<! 
sens mieux, monsieur Eugène... , je vous remercie. 

EUGENE. 

En ce cas, Mademoiselle, je vous laisse, (à part.) 
Il serait trop dangereux de rester avec elle. (Il va 
pour sortir , et la regarde. ) 

PAULINE, à part. 
Il se retire..., cela ne prouve-t-il pas qu'on m'a 
dit la vérité? il m'aime... c'est sûr. 
EUGÈNE , à part. 
Qu'elle s'effraie d'épouser un vieillard, je le con- 
çois... , mais qu'elle ait une préférence pour moi... , 

c'est ce que je ne puis croire... Elle m'aimerait? 

elle!... 

PAULINE , s' asseyant. 
Je dois lui savoir gré de sa discrétion. 

EUGÈNE , à part. 
Moi, je veux faire mon devoir... , je veux l'encou- 
rager à recevoir la main de notre bienfaiteur... Oui! 
(s' approchant. ) Mademoiselle. . . 



44 HERITAGE ET MARIAGE. 

PAULINE , se levant. 
Quoi ! vous êtes encore là , Monsieur ? 

EUGÈNE. 

En êtes-vous fâchée? 

PAULINE. 

IVon... , oui... , je voudrais être seule. 

EUGÈNE. 

De grâce , un mot , Mademoiselle : vous vous en sou- 
venez... , quand je vous donnais vos leçons , nous cau- 
sions ; nous disions... , et c'est vous surtout qui teniez 
un langage aussi pur* nous disions qu'il est des cir- 
constances dans la vie où Ton a besoin de grands efïbrs 
sur soi-même , où Ton doit avoir assez de caractère 
pour savoir faire le sacrifice de ses penchans... , de ses 
désirs . . . 

PAULINE. 

Oui, je m'en souviens 5 et j'aime à vous entendre 
aujourd'hui vous rappeler ces discours... ; le moment 
n'est-il pas venu de les mettre en pratique? 

EUGÈNE. 

Je conçois combien il est difficile de surmonter une 
passion... , mais quand le devoir commande... , quand 
l'honneur l'exige... , on y parvient. 

PAULINE. 

Oui, l'on j parvient, et souvent on trouve des dé- 
dommagemens qui ne sont pas sans plaisir dans la 
pensée , qu'en s'immolant soi-même on s'acquitte en- 
vers des personnes à qui l'on a des obligations. 

EUGÈNE. 

Je pense tout-à-fait comme vous, Mademoiselle. 

PAULTNE. 

Moi , je veux consacrer ma vie entière à bien assurer 
la félicité de monsieur Daubonne... ? de mon bon ami. 



ACTE II, SCENE VIL $* 

EUGÈNE. 

Moi , je veux consacrer la mienne à cultiver les arts. 
Ce matin je disais que la gloire tient lieu de tout aux 
artistes...; cependant, il est d'autres sentimens aux- 
quels un jeune homme se trouve entraîné... : eh bien , 
j'aurai la force de les repousser. 

PAULINE. 

Je vous approuve beaucoup , monsieur Eugène ; vous 
m'inspirez encore plus d'estime. Mes jeunes compagnes 
me félicitent d'épouser un homme riche ; elles disent 
que monsieur Daubonne est un peu vieux pour moi î 
c'est possible , mais je ne veux considérer que sa 
bonté..., que ses vertus... 

EUGÈNE. 

Ses bienfaits seront toujours présens à ma mémoire. 

PAULINE. 

Et j'éprouverai une sorte de bonheur qui ne sera pas 
seulement de la résignation. 

EUGÈNE. 

Et moi , si j'étais assez favorisé du ciel pour rencon- 
trer une femme qui vous ressemblât...; mais qu'ai-je 
dit , Mademoiselle ? je vous parle de moi , de mes pro- 
jets. . . ; ah! vous et moi. . . nous ne devons penser qu'à 
mon tuteur..., qu'à notre généreux ami. 

PAULINE. 

Vous avez raison , monsieur Eugène , ayons du cou- 
rage... , et ne prolongeons pas cet entretien : il m'a fait 
plaisir pourtant, puisqu'il m'a prouvé la délicatesse de 
vos sentimens, et tout l'empire que vous avez sur 
vous-même. Elle sort. 

EUGENE , seul. 

Il faut que je me désespère de ce qui devrait m'en- 
chanter!... être aimé de Pauline... , la chérir, l'ado- 



/fi HERITAGE ET MARIAGE, 

rer... , voilà le plus grand malheur qui pût m'arriver. 
( Tandis qu'il s' achemine vers le jardin, Dubourg sort 
avec précaution. ) 

SCENE VIII. 
DUBOURG , DAURONNE. 

DUBOURG. 

Eh bien, mon cher Dauhonne?... 

DAUBOKNE , sortant. 
Eh Lien , mon cher Dubourg ?. . . 

DUBOURG. 

Tu as entendu ? 

DAUBON1VE. 

J'ai entendu sa dernière exclamation : Etre aimé de 
Pauline! la chérir... , l'adorer!... 

DUBOURG. 

Oui , c'est bien cela , il Ta dit. 

DAUBONNE. 

Pour le reste, tu sais que je commence à avoir 
l'oreille un peu dure... , et puis j'étais si ému. 

DUBOURG. 

Moi , je n'ai pas perdu un mot. 

DAUBOKNE. 

Eh bien ? 

DUBOURG. 

Eh bien , mon cher , il n'est pas possible de trouver 
des jeunes gens plus intéressons. 

DAUBOKKE. 
Ah! ils t'intéressent! est-ce que tu serais pour eux? 
Mais es-tu certain qu'ils s'aiment? 

DUBOURG. 

ïls n'ont pas dit : Nous nous aimons... , mais ils ont 
juré de surmonter leur amour. 



ACTE ÏI, SCENE VIII. 4? 

DACBONNE. 
C'est bien de leur part... ; et puisqu'ils ont promis... , 
puisqu'ils sont bien décidés... 

DUBOURG. 

Ils ont promis, oui... , mais est-on toujours maître 
de tenir ce qu'on promet ? 

DAUBONNE. 

Quand on a de l'honneur et du caractère... 

DUBOURG. 

Ah! mon ami! c'est bien triste... , c'est bien cruel à 
dire... , mais quand l'amour parle , que peuvent l'hon- 
neur et le caractère? on n'a pas l'intention de suc- 
comber..., et l'on succombe! Moi, qui te parle, je 
n'avais jamais l'intention de tromper madame Du- 
bourg, et pourtant..., Dieu sait!... j'ai été un fier 
mauvais sujet. 

DAUBONKE. 

Mais elle... , elle ne te trompait pas. 

DUBOURG. 

Non , mais elle ! . . . c'était une femme ! . . . madame l)u- 
bourg ! . . , il n'y en a pas deux comme elle ! et encore 
quelquefois, malgré mon mérite et sa vertu... , j'ai eu 
des craintes ! Mais enfin nous étions du même âge ! . . 
Bref! je trompais ma femme... , et toi..., ce serait ta 
femme qui... 

DATJBONEE. 

Monsieur Dubourg , vous êtes bien dur dans vos 
propos ... : Pauline est trop bien élevée . . . 

DUBOURG. 

Ah, oui! les filles bien élevées... 

DAUBONïsE. 

Vous insultez à la fois ma future , mon pupille et 
moi. 



|8 HERITAGE ET MARIAGE , 

DUBOURG, s' animant. 

Je nïnsulte personne..., je connais le cœur hu- 
main. . . , rien ne m'échappe. . . , et si tu te maries , j'ai 
dans Tidée que... Au reste, tu es bien le maitre... , il 
y a beaucoup de gens qui n'en sont pas moins fort 
contens, fort paisibles... 5 sois content, sois paisible, 
mon ami , je ne m'y oppose pas. 

DAUBONNE, très-virement. 

Parlons de sang-froid , mon cher Dubourg ; qu'im- 
porte Page que je puis avoir! 

DUBOURG. 

Que tu as. 

DAUBONNE. 

Eh bien, oui, que j'ai. Le cœur est jeune... la tète 
est jeune.. j quant à Pauline , son amitié pour moi me 
répond de sa vertu 5 sa vertu me répond de son amour. . , 
et... , voyons , que me conseilles-tu? 

DUBOURG. 

Ce que je te conseille?... ma foi, je te conseille... , 
c'est fort embarrassant. 

SCENE IX. 
Les mêmes, MADAME FRÉMIN, PAULINE, 

peu après EUGÈNE. 
MADAME FRÉMI*. 

Ah , mon gendre ! aidez-moi donc un peu à égayer 
votre jolie future... : elle était si joyeuse ce matin , et 
maintenant, la voilà qui pleure. 

DAUBONNE. 

Elle pleure? 

PAULINE. 

Mon Dieu ! je ne sais pourquoi : car je puis vous 
assurer que je trouve toujours au fond de mon cœur 
le même contentement) je crois que je pleure de joie. 



ACTE II , SCENE X. fe 

DAUBONNE. 

De joie ? 

MADAME FREMIN. 

Au surplus , il ne faut pas que cela vous étonne : 
quelque sujet qu'une jeune personne ait de se féli- 
citer du mariage qu'elle va contracter, peut-elle se 
défendre d'une émotion...? Je m'en souviens, j'ai beau- 
coup pleuré le jour de mon mariage avec son père, 
que j'aimais... comme elle vous aime. 
DAU bonne. 

C'est encourageant. (// se retourne et se trouve près 
d'Eugène , qui est arrivé d'un air triste et préoccupé.) 
Voilà l'autre , à présent ! 

DUBOURG. 

C'est singulier, comme tout a changé depuis le dé- 
jeûner! monsieur Eugène aussi est d'un sérieux... 

EUGÈNE. 

Moi, sérieux? vous vous trompez : cette journée 
est une véritable fête pour moi. 

DUBOURG. 

Pauvre garçon ! quelle peine il se donne pour nous 
faire croire à sa joie ! 

SCENE X. 

Les MÊMES, ATsDRÉ , et peu après, BLAVEAU 
MADAME BLAVEAU. 

ANDRÉ. 

Bonne nouvelle ! bonne nouvelle î voici Monsieur le 
notaire. 

MADAME FREMIN. 

Ah! le notaire ! 

DAUBONNE. 

Le notaire? déjà... 



5o HERITAGE ET MARIAGE, 

PAULINE. 

L;* notaire! 

eugkne , à part. 
Allons , du courage î 

ANDRÉ. 

Je l'ai fait entrer dans votre cabinet avec son clerc, 
qui s'est donné une commotion en touchant notre ma- 
chine électrique. Ces clercs , ils ne connaissent rien à 
la science!... Et voici monsieur et madame Blaveau. 

ELAVEATJ. 

J'espère que nous ne revenons pas trop tard. 

MADAME BLAVEAU. 

On n'a pas encore signé? 

MADAME FRÉMIN. 

Pas encore... , mais le notaire est arrivé 

BLAVEAU. 

Quel doux moment! (Bas à sa femme.) Est-ce que 
le coup serait manqué ? 

MADAME FREMIN. 

Eh bien, mon gendre , qu'attendons-nous? 

DAUBONNE. 

Ce que j'attends ? . . . 

MADAME FRÉMIN. 

Donnez -moi la main.. 5 allons rejoindre le notaire. 

DAUBONNE. 

Est-il bien sûr , madame Frémin , que les pleurs de 
votre chère fille ne viennent réellement que de l'émo- 
tion naturelle à toute jeune personne qui va se marier? 

MADAME FRÉMIN. 

Comment! que dites-vous? 

EUGÈNE, à part. 
Juste Ciel! soupçonnerait-il... ? 

DAUBONNE. 

Est-ce bien de joie que vous pleurez, ma chère Pauline? 

Archives de la Ville de Bruxelles 
ArchiefvandeStadBrusseJ . 



ACTE II , SCENE X 5i 

PAULINE. 

Eli mais , mon bon ami ? m'avez-vous jamais enten- 
du mentir? 

DAUBONNE. 

Non , mais quelquefois on se trompe soi-même. 

EUGÈNE , à part. 
Oh î ce serait une indignité de la part de ce monsieur 
Blaveau ! 

MADAME FRÉMIN. 

Quel langage! auriez-vous changé de dessein? 

DUBOURG. 

Non! mais... 

MADAME FRÉMIN. 

Serait-ce une rupture ? quel affront pour ma fille ! 
quel scandale ! 

DAUBONNE. 

Mon Dieu , Madame , comme vous êtes vive ! 

BLAVEAU , à part. 
A merveille ! 

MADAME BLAVEAU , à part. 
Nous y voilà. 

ANDRE « sortant du cabinet. 
Monsieur, le notaire attend. 

DAUBONNE. 

Qu'il attende ! 

ANDRÉ. 

Comme il a un autre petit contrat de mariage à faire 
avant le dîner,.. 

DAUBONNE. 

Eh bien! qu'il le fasse... Dis-lui que nous ne nous 
mettrons à table qu'à six heures. 

ANDRÉ. 

Belle commission ! Il rentre 

MADAME FRÉMIN. 

Vous renvoyez le notaire ? 



5a HERITAGE ET MARIAGE , 

DAUBONNE. 

Eh non , Madame , je ne le renvoie pas : mais vous 
conviendrez que si , au moment de signer , il est per- 
mis à la future de pleurer, il peut bien être permis 
au futur de réfléchir. 

PAULINE. 

Ali î mon bon ami , comme vous traitez maman ! 

DAUBONNE. 

Mais c'est qu'aussi votre maman... Pardon , pardon , 
ma chère Pauline... ; mais enfin quand nous ne signe- 
rions qu'après le dîner ? 

MADAME FRÉM1N. 

Ah, monsieur Daubonne! j'étais loin de m'atten- 
dre... Ma pauvre enfant! tu ne méritais pas... Par- 
don , Messieurs et Madame , si je vous quitte , mais 
je ne me sens pas bien* j'étouffe! Viens, viens, ma 
Pauline. Ah, monsieur Daubonne! il me semble que 
depuis dix-huit ans que vous la connaissez , vous aviez 
eu tout le tems de réfléchir. 

Elle sort, et emmène sa fille. 
MADAME BLAVEAU. 

Eh mais ! écoutez donc... • retenez donc ces dames , 

mon cher oncle... madame Frémin! Mademoiselle 

F ré m in ! 

Elle suit madame Frémin jusqu'au fond du théâtre. 

DAUBONNE. 

Que je la retienne! ma foi non... * et moi aussi j'ai 
besoin de me calmer , de me recueillir. 

EUGÈNE. 

Mais , mon cher tuteur... 

DAUBONNE. 

Taisez-vous , Monsieur • c'est à vous que j'en veux 
le plus ! // sort. 



ACTE II, SCENE X. 53 

DUBOURG, le suivant. 
Eli mais , mon cher ami , ta colère n'a pas le sens 
commun * je ne te quitte pas. Il sort. 

BLAVEAU - 

Ni moi non plus , je ne quitte pas mon cher oncle. 
(à part.) Cela va Lien... cela va très-bien. 
EUGENE, retenant Blaveau. 

Un moment, monsieur Blaveau! Je vous ai dit que 
si le plus léger soupçon venait aux oreilles de mon 
tuteur, je me regarderais comme personnellement 
offensé. Vous m'entendez , Monsieur 5 c'est une affaire 
quïl faut vider sur-le-champ... Dans cinq minutes je 
vous attends à la barrière d'Enfer. Il sort. 

BLAVEAU. 

A la barrière d'Enfer ! 
MADAME BLAVEAU , revenant à son mari toute joyeuse. 
Ah ! mon ami , l'intrigue marche. . . 

BLAVEA.U. 

Oui, l'intrigue marche... 5 mais voilà un jeune 
homme qui veut que je me batte avec lui. 

MADAME BLAVEAU* 

Tant mieux, cela va. augmenter le désordre. 

BLAVEAU. 

Comment! tant mieux? 

MADAME BLAVEAU, 

Eh ! non , je me trompe.. . Àh ! grand Dieu ! les jours 
de mon mari en danger! monsieur Blaveau, je n'en- 
tends pas que vous vous battiez . 

DUBOURG , revenant. 
Il veut être seul..., il repousse mes conseils .. 

BLAVEAU , voyant I) «bourg: 
Qu'est-ce que vous dites donc , madame Blaveau? nie 
croyez- vous assez lâche pour être affrayé d*un cartel? 
monsieur Dubourg, vous serez mon témoin. 



54 HERITAGE ET MARIAGE, 

DUBOURG. 

Moi? 

MADAME BLAVEAU. 

Eh oui, ce petit Eugène l'a provoqué... • il veut s? 
battre. 

DUBOURG. 

Voici bien autre chose î témoin d'un mariage . té- 
moin d'un duel. s 

BLAVEAU. 

Du courage , de la fermeté , madame Elaveau ! Venez , 
venez, monsieur Dubourg. 

DUBOURG, le suivant. 
Oui, sans doute, je vais avec vous pour tout con- 
cilier. 

MADAME BLAVEAU , les retenant. 
Ah! je vous en prie , monsieur Dubourg , veillez sur 
lui ! je vous le recommande ! Que deviendra le mariage ? 
Je crains bien de ne pas avoir mon cachemire ! 

«©©©«-©■ass^ç..®^*»^ 

ACTE TROISIÈME. 



SCÈNE PREMIERE. 

MADAME BLAVEAU, DUBOURG, arrivant chacun 

d'un côté. 

MADAME BLAVEAU. 

Àh, monsieur Dubourg, vous voilà ï mon mari? 
donnez-moi des nouvelles de mon mari! Depuis que 
vous êtes sorti , je vais, je viens...; j'ai été dix fois 
près de m'évanouir. 

DUBOURG. 

Soyez tranquille , tout est fini. 



ACTE ni, SCENE IL 55 

MADAME BLAYEAU. 

"Je respire! mais non! vous me trompez...' vous 
voulez me cacher la vérité...' répondez-moi, est- il 
blessé? est-il tué ! 

DUBOURG. 

Eh non, Madame... ; il n'est ni tué ni Liesse î te- 
nez, le voilà. 

SCENE II. 

Les MÊMES, BLAVEAU, pâle et défait. 
MADAME BLAVEAU. 

Ah , mon cher Anatole , tu m'es rendu ! 

BLAVEAU. 

Oui , ma Clémentine, je te suis rendu! mais tu me 
vois encore dans une émotion... 

MADAME BLAVEAU. 

Et moi je suis encore dans des transes... 

BLAVEAU. 

Quand en est sur le point d'arracher la vie à un d<? 
ses semblables... 

MADAME BLAVEAU. 

Quand on est sur le point de devenir veuve... 

BLAVEAU. 

Tout s'est bien passé j tu seras contente de ma con- 
duite... On ne s'est pas battu. 

DUBOURG. *' 
J'étais bien sur qu'Eugène se rendrait au premier 
mot que je lui dirais. Quand nous l'avons rejoint, la 
réflexion avait déjà calmé sa colère... D'un ton froid , 
mais fort poli, il a demandé à monsieur Blaveau s'il 
était disposé à répondre à la provocation qui lui avait 
été faite. 



56 HERITAGE ET MARIAGE , 

BLAVEAU. 

Alors moi, généreusement, j'ai regardé ce discours 
poli de mon adversaire comme une excuse suffisante , 
et j'ai déclaré que je m'en rnpportais à la médiation de 
M. Dubourg, notre ami commun. 

DUBOURG. 

Vous entendez Lien que , grâce à mon adresse , tout 
s'est arrangé... Quand je me mêle de quelque chose... 
Eugène nous a quittés dans la grande avenue du 
Luxembourg. 

BLAVEAU. 

Et me voilà... 

MADAME BLAVEAU. 

Te voilà ! 

BLAVEAU. 

Je crois m'ètre conduit en homme d'honneur. 

MADAME BLAVEAU. 

Monsieur Dubourg , vous sentez combien il est im- 
portant de cacher à mon oncle cette fatale aventure. 

DUBOURG. 

Oui, sans doute! Vous n'aurez pas, j'espère, l'in- 
discrétion d'en parler à madame Frémin... ni à sa fille. 

MADAME BLAVEAU. 

A personne... 

BLAVEAU. 

ïson , à personne. . . ; c'est dommage .... parce que. . . 
quand on s'est bien montré. . . 

DUBOURG. 

Mais quelle mouche a donc piqué ce petit Eugène ? 
Je cours le rejoindre pour lui faire la même recom- 
mandation. Ah, quelle journée! Les querelles... , des 
bouderies..., un duel...! c'était bien plus gai quand 
j'ai épousé madame Dubourg! // son. 



ACTE III, SCENE III. 5? 

SCENE III. 
BLAVEAU, MADAME BLAVEAU. 

BLAVEAU. 

Si tu savais combien je suis sensible aux témoigna- 
ges d'attachement que tu viens de me donner! 

MADAME BLAVEAU. 

Monsieur Blaveau, il s'agit d'achever ce que nous 
avons commencé. La signature du contrat est retar- 
dée , c'est bien ! mais c'est une rupture complète qu'il 
nous faut. 

BLAVEAU. 

Un moment j laisse-moi le tems de me remettre. 

MADAME BLAVEAU. 

Point du tout. ÎSous allons monter sur-le-champ chez 
madame Frémin... , et là, tandis que je dirai à la pe- 
tite ce que je dois lui dire, vous parlerez à la mëre. 
Elle est vive, elle est fière, très -vaine de sa fdle..., 
déjà fort piquée contre monsieur Daubonne : vous lui 
raconterez ce qui est arrivé , en modifiant , en arran- 
geant les circonstances 5 tout cela ne pourra faire qu'un 
bon effet ! Et , grâce au Ciel , nous sauverons mon 
oncle du malheur qui le menace. 

BLAVEAU. 

Un homme de son âge qui se marie , c'est un in- 
sensé qui s'égorge lui-même. Le voilà qui vient tout 
rêveur. 

MADAME BLAVEAU. 

Laissons-le à ses rêveries , et venez frapper les 
grands coups. 

BLAVEAU. 

Oui, frappons les grands coups. Pourvu que ce 
monsieur Eugène ne vienne pas me proposer encore... 

5 



5S HERITAGE ET MARIAGE , 

MADAME BLAVEAU. 

N'ayez donc pas peur ! 

Iî LA VEAU. 

C'est qu'une seconde fois je ne serais pas endurant... 
Au fait, je ne suis pas fâché d'avoir eu cette affaire là.. • 
je pourrai en parler à Bayonne. Us sortent. 

SCENE IV. 
DAUBONNE , seul. 

J'étais si heureux ce matin ! eh Lien ! qu'y a-t-il de 
changé? je suis toujours maître d'épouser une per- 
sonne charmante.., que j'adore, qui m'aime... Oui, 
elle m'aime... 5 il faut me marier! M'aimera-t-elle 
toujours? m'aimera - 1 - elle long-tems? Et ce jeune 
homme... Moi, qui me faisais une si douce idée de 
retrouver , après mes travaux et mes leçons , une jeune 
femme qui aurait eu pour moi une foule de petits 
soins , de petites attentions... Oui! après mes leçons !.. 
mais pendant que je serai à mes cours... , pendant 
que je ferai mes expériences de physique.. : je serais 
un sot si je me mariais!.. 

SCENE V. 
DAUBONNE, ANDRÉ. 

DAUBONNE. 

Ah! te voilà, André? Pourquoi cet air triste? 

ANDRÉ. 

Ce retard.. , ce contrat qu'on ne signe pas.. ; il n'y 
a pas là de quoi rire. 

DAUBONNE. 

Qu'importe que le contrat soit signé avant ou après 
dîner ? 



ACTE III , SCENE VI. 5 9 

ANDRÉ. 

Oui , mais qui sait ?. . monsieur Blaveau et sa femme 
avaient bien besoin de venir à Paris. 

DAUBONNE. 

Pourquoi es-tu fâché de les voir? 

ANDRÉ. 

Tenez Monsieur, il faut que je soulage... ma con- 
science ! je dois avoir , et j'ai beaucoup de respect pour 
toutes les personnes de votre famille ; mais malgré 
tout mon respect.., je me crois obligé de vous décla- 
rer que Monsieur votre neveu... et Madame son 
épouse.., sont deux serpens qui ne sont arrivés chez 
vous que pour y souffler la discorde. 

DAUBONNE. 

Je te trouve bien impertinent de parler de la sorte. 
Eh quoi! mon neveu..., sa femme... 

ANDRÉ. 

Depuis ce matin ont-ils cessé un moment de chu- 
choter, tantôt avec mademoiselle Pauline , tantôt avec 
monsieur Eugène. . , et même avec monsieur Dubourg. . , 
qui , avec toute sa finesse... Oh , oh! le voilà. 

SCENE VI. 

Les mêmes, DUBOURG. 

DAUBONNE. 

Eh bien! Dubourg, concois-tu cet imbécile d'An- 
dré? il prétend que mon neveu et ma nièce sont deux 
serpens... 

DUBOURG. 

Eux! des serpens! j'en ai eu vingt fois l'idée dans 
la journée. 

ANDRÉ. 

Là, voyez!., monsieur Dubourg pense comme moi. 



Go HERITAGE ET MARIAGE , 

DÀUBOMS E. 

Serait-il possible ? 

DUBOURG. 

Oui, mon ami, et maintenant je suis sûr de mon 
fait!., je viens de causer avec l'ami Eugène ; il n'a 
voulu rien m'avouer, mais j'ai tout deviné... 5 tu sais 
comme je devine? 

DAUBONNE. 

Qu'as-tu donc deviné ? 

DUBOURG. 

Ce que j'ai deviné... ? Laisse-nous, André. 

ANDRÉ. 

C'est juste ; je vous en prie, monsieur Dubourg..., 
tâchez que nous ayons une noce. 

SCÈNE VIL 
DAUBONNE, DUBOURG. 

DAUBONNE. 

Parle. 

DUBOURG. 

D'abord Eugène aime véritablement Pauline , tu le 

sais. 

DAUBONNE. 

C'est à-dire , je le crains. 

DUBOURG. 

Mais ce matin encore , il prenait son amour pour 
de l'amitié. 

DAUBONNE. 

Son amour î 

DUBOURG. 

Oui, ce sont les instigations de Blaveau qui lui 
ont ouvert les yeux. 

DAUBONNE. 

En vérité? 

Archives de ia Ville de Bruxelles 
Archief van deStad Brusrel 



ACTE III, SCENE VII. 61 

DUBOURG. 

Et madame Blaveau jouait le même rôle auprès de 
Pauline ; cela se conçoit..., c'était un complot. En 
t'accablant de protestations d'amitié et de désintéres- 
sement..., ils cherchaient à rompre ton mariage... 
pour se conserver ton héritage. 

DAUBONNE. 

Oh î les traîtres ! mais c'est toi..., c'est toi-même 
qui es venu me dire... 

DUBOURG. 

Eh bien oui! c'est moi.. 5 veux-tu que je te parle 
franchement? j'étais leur dupe! non, leur complice... 
involontaire ! ils avaient eu l'adresse de me faire con- 
spirer malgré moi 5 mais... halte-là! le sage peut s'é- 
garer, mais il se retrouve toujours..., et maintenant, je 
regarde comme un devoir de dénoncer la conspiration 
dans laquelle je trempais. 

DAUBONNE. 

Les perfides ! après toutes mes bontés pour eux ! je 
ne saurais croire... 

DUBOURG. 

Tu douterais encore ? mais c'est pour cela qu'Eu- 
gène en veut tant à Blaveau. 

DAUBONNE. 

Il en veut à Blaveau ? 

DUBOURG. 

Parbleu ! quand il nj aurait que cette provocation 
de duel. 

DAUBONNE. 

Mon neveu a provoqué mon pupille ? 

DUBOURG. 

Point du tout ! c'est le pupille qui a provoqué le 
neveu. Ah! mon Dieu! cela m'est échappé... Nous 



62 HERITAGE ET MARIAGE, 

étions convenus de n'en point parler ; mais , au reste , 
sois sans inquiétude...' tout s'est arrangé : j'étais là , 
et puis monsieur Blaveau ne se souciait pas beaucoup 
de se battre. 

DAUBONNE. 

Je le crois bien ! il aime mieux intriguer sourde- 
ment! Je m'en vengerai... Allons, allons, me voilà 
décidé à me marier! oui..., quand ce ne serait que 
pour les faire enrager. 

DUBOURG. 

Tu as raison : quand ce ne serait que pour les faire 
enrager.' ce sera un mariage de vengeance. 

DAUBONNE. 

Oui, de vengeance!... Un moment...: si, pour le 
plaisir de punir des méchans , j'allais faire le malheur 
des autres et le mien!.. Mon cher Dubourg, je suis 
fort irrité contre Eugène : n'importe! je veux causer 
avec lui..., je veux voir Pauline. 
dubourg. 

Précisément , Eugène m'a chargé de te demander un 
entretien particulier. Il attend dans le premier salon. 

DAUBONNE. 

Eh ! que ne le disais -tu donc ! car vraiment tu 

te mêles de tout , et tu ne fais rien de bon. 

DUBOURG. 

Quelle injustice ! voilà bien les amis ! Entrez , en- 
trez, jeune homme. Mon cher Daubonne, point de 
colère, point d'éclat* je te réponds que notre cher 
artiste est plus malheureux que coupable. 

DAUBONNE. 

Je sais comment je dois me conduire. Ah ! ils veu- 
lent mon héritage ! 



ACTE III, SCENE IX. 69 

SCENE VIIL 

Les mêmes, EUGÈNE. 

DUBOURG. 

Monsieur Eugène , vous désirez vous entretenir avec 
votre ancien tuteur • lui-même a quelque chose à vous 
dire. Mon ami Daubonne n'a rien de caché pour moi... j 
mais vous , il paraît que je n'ai pas assez de droits à 
votre confiance. Je vous laisse, Messieurs, [bas à 
Daubonne. ) Quand tu voudras que j'aille chercher 
madame Frémin... ou sa fille, je suis là. En vérité, 
sans moi on ne pourrait pas s'ententendre. Il sort. 

SCÈNE IX. 

DAUBONNE , EUGÈNE. 

DAUBONNE. 

Voyons , Monsieur , qu'avez-vous à me dire ? 

EUGÈNE. 

Monsieur. .. , mon cher tuteur , je nie trouve un peu 
interdit... ; vous paraissez fâché contre moi. 

DAUBONNE. 

Que savez-vous si c'est contre vous? allons, remet- 
tez-vous... et parlez. 

EUGENE. 

Eh bien, mon cher tuteur, je vous dois tout... : 
mon éducation, la conservation de ma modique for- 
tune , mes premiers succès ! Je ne suis point ingrat , 
Monsieur , je ne le serai jamais. 

DAUBONNE , d'une voix émue. 

Je veux le croire... , je le crois... , mais au fait, je 
vous en prie. 

EUGENE. 

Il est donc tout simple que je ne me permette au- 



64 HERITAGE ET MARIAGE , 

cune démarche , aucune action importante , sans votre 
aveu. . . Depuis ce matin , je suis poursuivi d'une idée... 

DAUBONNE. 

D'une idée ! quelle idée ? 

EUGÈNE. 

Madame Frémin à bien voulu me choisir pour être 
un des témoins du mariage de mademoiselle Pauline... , 
c'est un honneur auquel j'ai été bien sensible. 

DAUBONNE. 

Eh bien ! est-ce que vous voudriez le refuser , cet 
honneur ? 

EUGÈNE. 

Au contraire, je m'en fais un devoir... , un devoir 
que je remplirai avec plaisir j oui , mon cher tuteur... , 
avec un vrai plaisir. . . ; mais. . . 

DAUBONNE. 

Mais!... 

EUGÈNE. 

Je voudrais quitter Paris le plus tôt possible , après 
votre mariage. 

DAUBONNE. 

Comment ! quitter Paris ? 

EUGÈNE. 

Je voudrais retourner en Italie. Je sens qu'un second 
voyage dans ce pays des beaux-arts ne peut que m'être 
fort utile. J'ai encore besoin de voir et d'étudier les 
grands modèles. 

DAUBONNE. 

Et vous partiriez sans avoir achevé votre belle 
planche ? 

EUGÈNE. 

Oui , j'interromps tout, je veux tout interrompre. 

DAUBONNE. 

Hier encore vous en étiez si content ! 



ACTE III, SCENE IX. 65 

EUGÈNE. 

Aujourd'hui , je suis tenté de la briser. 

DAUBONNE. 

Un moment ! je m'y oppose. Quant à votre voyage , 
pourquoi tant vous presser? pourquoi, si vous avez 
réellement de l'amitié pour nous , vous , l'un des té- 
moins de notre mariage , ne seriez-vous pas aussi té- 
moin des premiers beaux jours de notre union? 

EUGÈNE. 

Ce serait sans doute pour moi un spectacle bien 
doux... 5 mais il faut que je parte... , il faut que je 
parte très-promptement . 

DAUBONNE. 

Si vous le voulez, il faudra bien y consentir... (« 
part.) Excellent jeune homme! 

EUGÈNE , allant pour sortir. 
Voilà, mon cher tuteur, ce que j'avais à vous confier. 

DAUBONNE, le retenant. 
Attendez 5 de mon côté, j'ai quelques questions à 
vous faire. 

EUGÈNE. 

A moi ? 

DAUBONNE. 

Pourquoi, depuis ce matin, êtes-vous inquiet..., 
préoccupé? 

EUGÈNE. 

Moi ! ... ce projet de voyage en Italie me tourmentait 
peut-être. 

DAUBONNE. 

J'avais pensé autre chose. 

EUGÈNE. 

Quoi donc ? 

DAUBONNE. 

J'avais pensé qu'il vous était venu quelques alarmes 



66 HERITAGE ET MARIAGE, 

sur mon mariage... Voyons , expliquez-vous franche- 
ment : craindriez-vous que Pauline ne fût pas heureuse 
avec moi? 

EUGÈNE. 

Avec vous , Monsieur ! qui savez si bien répandre le 
bonheur sur tout ce qui vous environne; vous dont le 
caractère est si noble..., dont les procédés sont si gé- 
néreux. Ah! quelle femme obtiendra plus de bonheur 
que la vôtre ? 

DAUBONNE. 

Craindriez-vous que je ne fusse pas heureux avec 
Pauline ? 

EUGÈNE. 

Ah! mademoiselle Frémin est une jeune personne 
charmante! elle sera une femme accomplie... : elle 
réunit à la fois la candeur, la bonté, la grâce... 
DAUBONNE , à part. 

Le portrait est charmant , mais le peintre m'effraie ! 
( haut. ) Et pourquoi avez-vous voulu vous battre avec 
Blaveau? 

EUGÈNE. 

Juste ciel! vous savez... 

DAUBONNE. 

Oui , je sais de plus que tout est fini.. . , et que vous 
êtes bien vite revenu de votre emportement...; mais 
pourquoi cet emportement? 

EUGENE , très-vivement. 
Eh, Monsieur! n'est-ce pas monsieur Blaveau et sa 
femme qui sont cause... (Il s'arrête comme effrayé de 
ce qu'il allait dire. ) 

DAUBONNE. 

Cause ! de quoi ? 

EUGÈNE. 

De rien. .. , de rien , mon cher tuteur! Quand je vous 



ACTE III, SCENE X. 67 

ai vu hésiter à signer le contrat... , je ne sais quel dé- 
lire s'est emparé de moi; heureusement, monsieur 
Dubourg est venu me rendre à la raison. 

DAUBONNE. 

Fort bien, (à part. ) Il ne veut faire aucun aveu! 

SCENE X. 

Les mêmes, MADAME FRÉMIN, PAULINE, 

puis DUBOURG. 

MADAME frémis. 
Que vient-on de nous apprendre ? un duel ! un duel ! 

PAULINE. 

Monsieur Eugène se battre avec monsieur Blaveau ? 
Ah! le voilà. 

DAUBONNE , à part. 
Quel intérêt elle prend à lui ! 

MADAME FRÉMIS. 

Il fallait un motif aussi puissant pour nous rame- 
ner chez vous , monsieur Daubonne. 

DAUBONNE. 

Mais qui donc a pu vous révéler... 

DUBOURG , venant du jardin. 
Qui? et, parbleu! ton neveu et sa chère femme... , 
je le devine , et cette fois je ne me trompe pas... 

PAULINE. 

Oh ! mon Dieu , non ! 

DUBOURG. 

A merveille! ce duel, dont on voulait faire un mys- 
tère à tout le monde... , tout le monde le sait. 

MADAME FRÉMIN. 

Ils sont venus nous débiter une foule de choses que 
je ne peux pas , que je ne veux pas croire... Enfin , 
quand ils ont parlé de ce duel , ma fille , toute inquiète , 
m'a suppliée de venir nous informer. . . 



68 HERITAGE ET MARIAGE , 

DAUBONNE. 

Rassurez vous ! cette provocation ne pouvait avoir 
de suites ! Eugène est trop raisonnable , et mon neveu 
trop prudent ! Mais parlons de nous , ma chère voisine î 
Je suis enchanté de vous revoir, et j'espère que vous 
voudrez bien chasser le petit nuage qui s'était élevé. Je 
crois que je me suis un peu emporté , je vous en de- 
mande bien sincèrement pardon. 

MADAME FREMIN. 

Moi-même , mon cher voisin , n'ai-je pas eu le tort 
de m'emporter la première?... Ainsi donc, tout ce 
qu'ont voulu me persuader monsieur et madame Bla- 
veau... 

DTJBOURG. 

Je ne sais pas ce qu'ils vous ont dit , mais ne les 
croyez point. 

DAUBONNE. 

Yoici bien autre chose ! savez-vous bien ce que pro- 
jette ce jeune homme? (montrant Eugène) un nouveau 
voyage en Italie. 

DUBOTJRG. 

Et pourquoi donc ? 

DAUBONNE. 

Il veut quitter Paris... , et tout de suite... , le len- 
demain de ma noce. 

MADAME FRÉMIN. 

Il fait bien. 

DAUBONNE. 

Qu'en pense Mademoiselle ? 

PAULINE. 

Nous serons tous bien fâchés de son absence, car 
on aime à voir ses amis 5 mais je crois que monsieur 
Baumont prend un parti fort prudent. 
DATJBONNE , à part. 

Aimable et bonne Pauline ! {haut. ) Et moi aussi, je 
veux prendre un parti prudent. 



ACTE III, SCENE XII. 69 

MADAME FRÉMIN. 

Quel parti? 

DAUBONNE. 

Vous allez le savoir... , justement voici mon neveu 
et ma nièce... 5 je ne suis pas fâché de m'expliquer 
devant eux. 

SCÈNE XI. 

Les mêmes, BLAYEAU, MADAME BLAYEAU. 

BLAVEAU. 

Nous voilà de retour... Ah! ah! madame et made- 
moiselle Frémin! [à part.) Est-ce qu'on serait ré- 
concilié ? 

MADAME BLAVEAU. 

C'est charmant ! en vous voyant tous réunis , nous 
devons présumer que mon oncle est enfin décidé... 

DAUBOINNE. 

Oh ! mon Dieu , oui , ma nièce , je suis très-décidé 5 
d'après tout ce que j'ai vu, appris et entendu, je 
n'hésite plus. 

BLAVEAU , à part. 
| ^Qu'est-ce qu'il a donc vu, appris et entendu ? 
4 DAUBONNE , appelant. 

André!... Mon neveu, fais-moi le plaisir de sonner 
André. 

BLAVEAU. 

Yolontiers , mon oncle . 

DAUBONNE. 

Ne sonne pas , le voici. 

SCENE XII. 

Les mêmes, ANDRÉ. 

DAUBON1SE. 

André, cours vite chercher le notaire; dis -lui que 



70 HERITAGE ET MARIAGE, 

nous l'attendons , et que je suis bien aise de terminer 
avant de nous mettre à table. 

ANDRÉ. 

Oui Monsieur. Ah ! Dieu merci ! Il sort. 

SCÈNE XIII. 

Les mêmes, excepté ANDRÉ. 

BLAVEAU. 

Ah , mon oncle ! quel plaisir cela me cause ! 

MADAME BLAVEAU, à Pauline. 

Quel bonheur ! vous serez donc ma petite tante ? 

MADAME FREMIN. 

Yous serez donc mon gendre ! 

EUGENE , à part. 
Heureusement, je serai bientôt loin de Paris. 

DAUBONNE. 

En attendant le notaire, il faut que je vous fasse 
part des réflexions que j'ai faites depuis ce matin... 
madame Frémin, je ne veux rien dissimuler ..j je 
me disais qu'un homme qui touche à la soixantaine est 
bien hardi de songer au mariage. 

MADAME FRÉMIN. 

C'est une mauvaise pensée qui vous était venue -là, 
mon cher voisin. 

BLAVEAU. 

Sans doute : cependant il y a quelque chose de vrai 
dans cette idée de mon oncle. 

DAUBONNE. 

Cette idée dans laquelle mon neveu trouve quelque 
chose de vrai, était violemment combattue par mon 
affection pour ma chère Pauline. Que vous dirai -je? 
tourmenté , ballotté par mille raisons qui disputaient 

Avives deteNAlte^ 



ACTE III, SCENE XIII. 71 

MADAME FREMIN. 

Eh bien ! 

DAUBONNE. 

Après avoir causé avec mon ami Eugène.., après 
avoir bien lu dans famé de Pauline... 
blaveau. 
Expliquez-vous. 

DAUBONNE. 

J'ai pris une résolution définitive..., et j'ai re- 
connu que si je m'avisais aujourd'hui d'épouser une 
jeune personne de dix-huit ans , je serais l'homme du 
monde le plus ridicule. 

MADAME FRÉMIN. 

Allons ! nous y voilà encore ? . . . 

BLAVEAU , ci part. 
Bien! 

MADAME BLAVEAU. 

Vous..., ridicule? jamais... 

DAUBONNE. 

Si fait... , ma nièce... , je le serais... 

MADAME FRÉMIN. 

Eh î pourquoi donc envoyer chercher le notaire ? 

DAUBONNE. 

Parce que je reste garçon, s'ensuit-il que notre 
chère Pauline ne doit pas se marier? seulement, je 
crois qu'il est plus convenable de la donner à un jeune 
homme..., à Eugène, par exemple. 

EUGÈNE. 

A moi , Monsieur ? 

PAULINE. 

A lui! 

MADAME FRÉMIN. 

Je vous voyais venir... Comment avez-vous pu 
croire que je consentirais à donner ma fille , qui n'a 



7 2 HERITAGE ET MARIAGE, 

rien , à un jeune homme qui n'a que son talent. .. , sans 
fortune ? 

DUBOURG. 

Tant d'autres ont de la fortune sans talent ï 

DAUBONNE. 

N'est-ce que le défaut de fortune qui vous arrête ? 
permettez- moi d'intervenir au contrat pour doter les 
futurs de la moitié de ce que je possède. 

MADAME FRÉMIN. 

La moitié! 

MADAME BLAVEAU. 

Ah , mon Dieu ! la moitié ! 

PAULINE. 

Eh quoi! mon bon ami... 

EUGÈNE. 

Ah, Monsieur! dois-je accepter...? 

DAUBONNE, les prenant par la main. 

Acceptez, mes enfans, acceptez. {A Pauline.) Ne 
m'avez-vous pas dit cent fois que vous m'aimiez comme 
un père? laissez-m'en donc exercer les droits. (A Eu- 
gène. ) N'êtes - vous pas mon pupille , mon ami , mon 
iils ?. . . Puisque j'ai fait la sottise de rester garçon {al- 
lant à Blaveau et à sa femme) , je ne crains pas de 
désobliger mon neveu et ma nièce : depuis ce matin , 
ils n'ont cessé de répéter qu'ils ne voulaient que mon 
bonheur 5 je suis heureux... , les voilà contens. 

BLAVEAU. 

Gui..., contens. .. 

MADAME BLAVEAU. 

Très -contens... 

DAUBONNE. 

Quant à la moitié qui me reste , je peux faire un 
testament où je traiterai chacun selon ses mérites. 



ACTE III, SCENE XIII. 78 

MADAME BLAVEAU , à son mari. 
Il ne nous laissera rien. 

DAUBONNE. 

Mais pourquoi n'en disposerais-je pas de mon vivant? 

dubourg. 
Laisse-moi faire : je te trouverai une femme dont 
Page se rapprochera plus du tien . 

BLAVEAU , à part. 
Il a une rage de marier mon oncle. 

DUBOURG. 

Quelque demoiselle majeure..., quelque veuve qui 
aura déjà fait le bonheur d'un premier mari. 

MADAME BLAVEAU , montrant madame Frèmin. 
Madame, par exemple. 

BLAVEAU , à sa femme. 
Oh! qu'est-ce que vous dites donc là, madame » 
Biaveau? 

DUBOURG. 

J'en avais l'idée. 

DAUBONNE. 

Je n'y pensais pas 5 mais je vous remercie d'y pen- 
ser pour moi, ma chère nièce. 

MADAME FREMIN, souriant. 
Un moment , un moment! marions d' abord ma fille. 

BLAVEAU, à sa femme. 
Grâce à votre langue, au lieu d'un mariage en voilà 
deux. 

MADAME FREMIN. 

Au fait , ma Pauline était un peu jeune pour vous. 

DAUBONNE. 

Ou moi un peu vieux pour elle... Ah çà, Eugène, 
pour ne pas te donner d'ombrage, faudra- 1 -il que je 
parle pour l'Italie , moi ? 

6 



7 4 HERITAGE ET MARIAGE, etc. 

DUBOURG. 

Non , non , on t'en dispense. 

MADAME BLAVEAU , à part. 

C'était bien la peine de quitter Bayonne ! 

SCENE XIV. 

Les mêmes, ANDRÉ 

ANDRÉ , accourant. 
Je n'ai pas perdu de tems.., je l'ai amené avec 
moi ; il est là. 

DAUBONNE. 

Le notaire ! allons , mes enfans... Ma chère voisine , 
je serai aussi heureux... et plus tranquille. 
BLAVEAU , à part. 
Je le crois bien. 

ANDRÉ. 

Il y aura toujours une noce. 

DUBOURG. 

Ma chanson pourra servir ! 

BLAVEAU , à sa femme. 
Madame Blaveau, j'en suis bien fâché, mais vous 
n'aurez pas le cachemire. 



FIN. 

Archives de la Ville de Bruxelles 
Archief van de Stad Brussel 



Ilparaîtrégulièrement une Pièce de Théâtre tous 
les cinq jours. Un costume théâtral est donué à 
MM. les Souscripteurs toutes les cinq pièces. Le 
prix de chacune , prise au Bureau , est de 1 2 cents ; 
dé x3 cents portée à domicile à Bruxelles; et de 
17 cents envoyée, franco par la poste, à MM. les 
Souscripteurs des autres villes du royaume. 



PREMIÈRE SÉRIE. 

Marie, opéra. Le Jeune 
Mari , coin. La Mère au Bal 
et la Fille à la Maison, vaud. 
L' Education , ou les Deux 
Cousines, corn. Les Invon- 
véniens de la diligence et la 
Mansarde des Altistes, v aud. 
Le Siège de Corinthe , grand 
opéra. Le Spéculateur, ou 
i Ecole de la Jeunesse, com. 
Les Jésuites , ou les autres 
Tartufes , com. Le Tasse, 
drame liist. Marcel, trag. 
Léonidas , trag. Les Deux 
Philibert, com. Les Deux 
Elèves, vaudeville. L'enthou- 
siaste , com. L'Homme Ha- 
bile , ou tout pour parvenir , 
com. 

ON SOUSCRIT A BRUXELLES, 

Au Bureau du Répertoire, chez J.Wodon, rue des 

Pierres, n° 11,37 , 

Et chez H. Ode, Editeur. 

On souscrit aussi au Bureau dudit Répertoire , 
aux OEuvres complètes de Voltaire, grand in-18, 
â 70 cents , le volume imprimé sur papier vélin sa- 
tiné. Douze livraisons ont déjà paru. 

Les personnes qui souscriront après que la 20 me 
livraison aura paru, paieront 80 cents. 



SECONDE SÉRIE. 

Jvanhoé, opéra. L'Intrigue 
et l'Amour , drame. Louis 
XI, etc., com. List. Le J oi- 
sin , etc., com. -vaud. La 
Belle-Mère, etc., com. Lord 
Davenant, drame. Le Loup- 
Garou , opéra-comique. Le 
Soldat en retraite, drame. 
La Nuit des Noces , drame. 
Lambert Simnel , com. Le 
Bourgmestre de Sardam , 
vaud. Les Intrigans , com. 
Les Elèves du Conservatoire, 
tableau-vaudeville. La Fille 
d'Honneur, com. Le Maître 
de Forges , com. -vaud.